29 janvier 2012

alain blottière 2

[suite de alain blottière 1...]

 

A l'origine de tout cela, un livre de souvenirs de la mère d'un jeune résistant, Thomas Elek. Et puis un auteur parcourant Paris pour y retrouver les lieux où vécut et mourut celui-ci. Et puis un livre où l'auteur s'est mué en cinéaste désireux de faire un film sur ce résistant. Et puis un acteur, Gabriel, qui s'identifie plus que de raison à l'adolescent qu'il doit incarner. En lisant Le Tombeau de Tommy, on passe sans arrêt du script du film aux considérations du narrateur-cinéaste expliquant son travail de recherche historique et biographique, décrivant les transformations de Gabriel devenu Tommy, mais également ses propres sentiments face à cet adolescent qui confond vie réelle et vie jouée, tout comme le lecteur qui peu à peu n'arrive plus à imaginer qu'en réalité il n'y eut aucun film tourné et qu'à part l'auteur,  son Tommy, et ceux qui, historiquement, l'entouraient, aucune équipe de tournage n'avait jamais existé !

Au moins jusqu'à l'an dernier...

Il y a quelques jours, ai regardé le documentaire de Philippe Freling, On l'appelait Tommy, écrit par lui-même en collaboration avec Alain Blottière, et reprenant les grandes lignes de l’histoire de Thomas Elek, l’arrivée de sa famille, hongroise, en France, son enfance, pauvre mais pas misérable, son engagement dans la Résistance, et enfin sa capture et sa mort au Mont-Valérien. Avec des documents d’époque, des interviews, dont celle de l’écrivain, la voix de la mère de Thomas, la voix - magnifique - de Catherine Hiegel lisant des extraits du livre que ladite mère avait écrit, et puis un jeune lycéen qui parcourt, aujourd’hui et en plein soleil, les rues où Tommy était passé, passant devant les façades derrière lesquelles il avait habité, en liberté comme en prison, jusqu’à la pelouse du Mont-Valérien où, sur une des rares photos montrant quelques-unes des exécutions qui s’y étaient déroulées, on découvre, parmi ses compagnons, le visage fier de Thomas Elek regardant froidement l’objectif. Le film, imaginé dans le livre, est devenu une réalité, ou plutôt une autre fiction car loin du film que moi-même j’avais imaginé. Il ne s’agit pas là de qualité, bien sûr, juste du décalage entre deux « vérités », la mienne, créée à la lecture du livre d’Alain Blottière, et celle de ce dernier associée au travail de Philippe Freling… Jean Mauvais, le "Jeune homme d'aujourd'hui" qui suit les traces du héros, a bien l'âge qu'avait Tommy, peut-être la peau de son visage a-t-elle la même carnation, mais il ne ressemble pas à celui que j'avais "construit" à la lecture du Tombeau de Tommy. Trop "lisse" peut-être, à moins que le soleil, les feuilles aux arbres, l'été que l'on devine ne correspondent à l'image que je me faisais d'une période ne pouvant être que sombre et associée à un certain hiver. L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville... Pourtant cette clarté, ces couleurs, elles ont l'avantage, par contraste, de nous promener dans un présent plus insouciant, moins terrifiant que le passé parisien des années 40.

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Terrasse Modigliani, Paris ; photo  ©gab

Et Tommy, qui était-il, "en vrai", au milieu de ces lieux "vrais", en hiver comme en été, de ces archives "vraies", noir & blanc ou sépia ? Juste quelques photos énigmatiques où apparaît un garçon pâle, juif, hongrois et communiste, et que seule l'écriture de sa mère a permis de cerner. Mais une mère, cela peut-il écrire la vérité sur un fils ?

Le dernier livre d'Alain Blottière était bien un roman, même si l'histoire filmée qui l'accompagne désormais est de l'histoire. Grâce aux mises en abyme,  comme plusieurs vitres superposées révélant par transparence une réalité qui se déforme au fur et à mesure qu'elle les traverse, il ne faisait que parler d'amours, absents - et c'est normal - du film, ceux, par exemple, d'Hélène pour Tommy, de Gabriel pour son personnage, du narrateur pour ces deux êtres-là, et du lecteur, pris dans ses souvenirs, pour "la jeunesse du monde".