28 avril 2012

georges perec 2

À la lecture de mes "je me souviens..." des années 80, je me suis pris au jeu et ai décidé de jeter sur le papier ceux des années 90, sans me soucier de leur éventuelle importance relative ni de la chronologie, juste ceux qui, "comme ça", me revenaient, dans l'instant, en mémoire.


Je me souviens du journal intime retrouvé dans la poche d'un soldat irakien mort dans les sables du Koweït,
je souviens d'un coup de foudre dans une allée du salon du livre de Gaza, un soir d'octobre, après avoir écouté, dans l'après-midi même, une des premières chansons de Rufus Wainwright, Imaginary love,

je me souviens de la foule soudain silencieuse, un matin de juillet, sur des galets dieppois, et se levant sans s'être donné le mot parce que le soleil venait de disparaître,

je me souviens avoir possédé pendant quelques années un certain pouvoir et m'être aperçu que cela ne m'intéressait pas outre mesure,
je me souviens des ambitions des uns, des intrigues des autres, sans cesse étonné que les êtres humains acceptent si difficilement leur condition humaine,

je me souviens des heures passées sur un marché pakistanais à découvrir, en cassette, une musique totalement nouvelle pour moi,
je me souviens avoir dîné avec Sapho dans un restaurant quelconque de la banlieue de Tel-Aviv, alors qu'à une table voisine une des
Spice Girls bécotait son petit copain,

je me souviens des cheveux de Rami ébouriffés devant les pyramides,

je me souviens de la décision des responsables français du Centre Culturel Français de Kigali de protéger son personnel hutu en laissant le tutsi à la merci des machettes,

je me souviens des mains d'Emily couvertes d'arabesques de henné au seuil d'une maison de Mintirib,

je me souviens du désespoir qui m'a étreint, souvent, quand je ne savais pas si ma vie allait redevenir aventureuse et de la délicieuse journée organisée par Chantal D. à Mongivray pour fêter mon retour à la vie aventureuse,

je me souviens de députés, de sénateurs et de ministres, d'ambassadeurs et même de chefs d'Etat rencontrés, et avoir retrouvé parmi eux la même proportion d'hommes exceptionnels et de très médiocres que dans le reste de la population,
je me souviens que les années 90 furent pour moi celles des nœuds-papillons et de la guerre.

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 Le Consul Général de France, M. Stanislas Lefebvre de Laboulaye, à Jérusalem, le jour de son intronisation ; photo : archives Consulat de France à Jérusalem

06 février 2012

salah hamouri

Il y a plus de deux ans, l'éditorialiste d'un grand hebdomadaire culturel se demandait, à propos d'événements survenus au Sri Lanka, pourquoi les médias et les intellectuels occidentaux, si prompts à se mobiliser pour Gaza, étaient restés bien silencieux lors des massacres autrement plus meurtriers de la population tamoule. Et il concluait son article par les propos suivants : « Il serait peut-être grand temps de se demander pourquoi l'opinion est prête à se mobiliser pour 1500 Gazaouis, ce qui est légitime, mais pas pour 20 000 Sri-Lankais (ou 200 000 Darfouris...), ce qui est scandaleux. Cette géométrie variable dans l'indignation devrait poser question à tout humaniste digne de ce nom ».

Je n'ose imaginer que notre éditorialiste ne connaît pas la réponse à son pourquoi ! Elle est contenue dans la phrase prononcée il y a quelques années par une femme palestinienne et écrivain, interviewée à la radio et qui déclarait ceci : « Heureusement que notre ennemi a été Israël, car ainsi on a pu faire connaître notre cause ! Sinon, nous aurions été jetés dans les poubelles de l'Histoire ! ». La voilà la réponse : ce ne sont pas les Gazaouis en eux-mêmes qui intéressent médias et intellectuels. Depuis trois ans, depuis donc la fin de l'opération israélienne « plomb durci » (je suis toujours éberlué par la capacité inventive déployée pour nommer ces entreprises de mort), la situation n’est pas très rose dans l'enclave surpeuplée, pas un sou ou presque pour la reconstruction n'est arrivé, la misère et le désespoir sont toujours au rendez-vous, mais qui en parle ? Personne ou presque. Pourquoi ? Simplement parce qu'Israël n'est pas "concerné," ou, disons mieux : que son Etat, son armée, ses habitants ne sont pas directement touchés par la situation. On ne doit pas oublier cet article paru dans le journal Le Monde il y a déjà longtemps (mais rien n’a changé) et qui proposait comme titre : « Un attentat frappe Israël après plusieurs mois de calme » ; dans le corps dudit article, on apprenait au détour d'une phrase qu'au cours de ces "mois de calme", plusieurs centaines de Palestiniens avaient été tués... L'opinion médiatique n'est donc « prête à se mobiliser pour quelque 1500 Gazaouis » que lorsque Israël est directement "concerné" (en bien ou en mal, là n’est pas la question). Sinon...

Le Sri Lanka, qui cela intéresse, dites-moi ? Des Cinghalais contre des Tamouls ! Et le Darfour ? Des Noirs contre des Noirs... Alors que "Israël/Palestine", là, c'est autre chose : des Arabes contre des Blancs ! Des Blancs ? Oui, les Israéliens, ils sont comme nous, ils sont blancs ! Et occidentaux, comme nous ! Ils participent à la coupe d'Europe de foot, au prix Eurovision de la chanson. Lorsqu'un de leurs porte-parole (de l'armée, des colons, du Ministère des Affaires Etrangères, etc.) cause, ce n'est jamais un Falacha, il parle un français parfait, connaît toutes les subtilités de notre langue et est à même de répondre sans hésiter à toute question un peu difficile, contrairement au "camp" d'en face, où ils sont vraiment "étrangers", souvent bronzés, bafouillant et ne pouvant "rebondir" immédiatement au moindre piège posé par un journaliste. Bon, il y a une exception tout de même : le "soldat-franco-israélien" Guilad Shalit. Il ne parle pas un mot de français, mais là, ce n'est pas pareil !

palestine,jérusalem,israël,iran,gaza,tibet,ouïgours,chineC'est dans un restaurant de Jérusalem que j'ai rencontré il y a quelques jours, Salah Hamouri, le jeune franco-palestinien (qui lui parle français !) à peine libéré des diverses prisons où il a passé sept années de sa vie, de 19 à 26 ans, pour avoir eu l'intention d'assassiner le rabbin Ovadia Yossef. S'il n'avait pas plaidé coupable, sa peine aurait été doublée. Il n'y a jamais eu la moindre preuve pour étayer l'accusation, mais l'appartenance du futur condamné au Front Populaire de Libération de la Palestine a été comme LE signe de son évidente culpabilité. Quant à Ovadia Yossef, rabbin d'origine irakienne, âgé aujourd'hui de plus de 90 ans, il avait tout de même déclaré en 2010 et sans que cela n'émeuve nos médias occidentaux, contrairement aux élucubrations de quelques islamistes tunisiens ou égyptiens voulant légiférer sur le port du bikini : "Les Goyim [les "non juifs"] sont nés pour nous servir. Leur seul rôle dans le monde  est  de servir le peuple d'Israël".  Salah Hamouri, lui, en tant que "résident" hiérosolymitain, n'est administrativement ni israélien, ni palestinien, juste dans cet entre-deux où, titulaire d'une carte de séjour pouvant lui être retirée à tout moment, il est comme "expatrié" dans la ville où il est né. Le visage lisse, calme et déterminé, parmi les senteurs des cafés turcs et des narguilés, il garde espoir, malgré les années de prison, l'espoir de vivre comme citoyen à part entière d'un monde où les médias feraient preuve d'un humanisme digne de ce nom.