06 février 2012
salah hamouri
Il y a plus de deux ans, l'éditorialiste d'un grand hebdomadaire culturel se demandait, à propos d'événements survenus au Sri Lanka, pourquoi les médias et les intellectuels occidentaux, si prompts à se mobiliser pour Gaza, étaient restés bien silencieux lors des massacres autrement plus meurtriers de la population tamoule. Et il concluait son article par les propos suivants : « Il serait peut-être grand temps de se demander pourquoi l'opinion est prête à se mobiliser pour 1500 Gazaouis, ce qui est légitime, mais pas pour 20 000 Sri-Lankais (ou 200 000 Darfouris...), ce qui est scandaleux. Cette géométrie variable dans l'indignation devrait poser question à tout humaniste digne de ce nom ».
Je n'ose imaginer que notre éditorialiste ne connaît pas la réponse à son pourquoi ! Elle est contenue dans la phrase prononcée il y a quelques années par une femme palestinienne et écrivain, interviewée à la radio et qui déclarait ceci : « Heureusement que notre ennemi a été Israël, car ainsi on a pu faire connaître notre cause ! Sinon, nous aurions été jetés dans les poubelles de l'Histoire ! ». La voilà la réponse : ce ne sont pas les Gazaouis en eux-mêmes qui intéressent médias et intellectuels. Depuis trois ans, depuis donc la fin de l'opération israélienne « plomb durci » (je suis toujours éberlué par la capacité inventive déployée pour nommer ces entreprises de mort), la situation n’est pas très rose dans l'enclave surpeuplée, pas un sou ou presque pour la reconstruction n'est arrivé, la misère et le désespoir sont toujours au rendez-vous, mais qui en parle ? Personne ou presque. Pourquoi ? Simplement parce qu'Israël n'est pas "concerné," ou, disons mieux : que son Etat, son armée, ses habitants ne sont pas directement touchés par la situation. On ne doit pas oublier cet article paru dans le journal Le Monde il y a déjà longtemps (mais rien n’a changé) et qui proposait comme titre : « Un attentat frappe Israël après plusieurs mois de calme » ; dans le corps dudit article, on apprenait au détour d'une phrase qu'au cours de ces "mois de calme", plusieurs centaines de Palestiniens avaient été tués... L'opinion médiatique n'est donc « prête à se mobiliser pour quelque 1500 Gazaouis » que lorsque Israël est directement "concerné" (en bien ou en mal, là n’est pas la question). Sinon...
Le Sri Lanka, qui cela intéresse, dites-moi ? Des Cinghalais contre des Tamouls ! Et le Darfour ? Des Noirs contre des Noirs... Alors que "Israël/Palestine", là, c'est autre chose : des Arabes contre des Blancs ! Des Blancs ? Oui, les Israéliens, ils sont comme nous, ils sont blancs ! Et occidentaux, comme nous ! Ils participent à la coupe d'Europe de foot, au prix Eurovision de la chanson. Lorsqu'un de leurs porte-parole (de l'armée, des colons, du Ministère des Affaires Etrangères, etc.) cause, ce n'est jamais un Falacha, il parle un français parfait, connaît toutes les subtilités de notre langue et est à même de répondre sans hésiter à toute question un peu difficile, contrairement au "camp" d'en face, où ils sont vraiment "étrangers", souvent bronzés, bafouillant et ne pouvant "rebondir" immédiatement au moindre piège posé par un journaliste. Bon, il y a une exception tout de même : le "soldat-franco-israélien" Guilad Shalit. Il ne parle pas un mot de français, mais là, ce n'est pas pareil !
C'est dans un restaurant de Jérusalem que j'ai rencontré il y a quelques jours, Salah Hamouri, le jeune franco-palestinien (qui lui parle français !) à peine libéré des diverses prisons où il a passé sept années de sa vie, de 19 à 26 ans, pour avoir eu l'intention d'assassiner le rabbin Ovadia Yossef. S'il n'avait pas plaidé coupable, sa peine aurait été doublée. Il n'y a jamais eu la moindre preuve pour étayer l'accusation, mais l'appartenance du futur condamné au Front Populaire de Libération de la Palestine a été comme LE signe de son évidente culpabilité. Quant à Ovadia Yossef, rabbin d'origine irakienne, âgé aujourd'hui de plus de 90 ans, il avait tout de même déclaré en 2010 et sans que cela n'émeuve nos médias occidentaux, contrairement aux élucubrations de quelques islamistes tunisiens ou égyptiens voulant légiférer sur le port du bikini : "Les Goyim [les "non juifs"] sont nés pour nous servir. Leur seul rôle dans le monde est de servir le peuple d'Israël". Salah Hamouri, lui, en tant que "résident" hiérosolymitain, n'est administrativement ni israélien, ni palestinien, juste dans cet entre-deux où, titulaire d'une carte de séjour pouvant lui être retirée à tout moment, il est comme "expatrié" dans la ville où il est né. Le visage lisse, calme et déterminé, parmi les senteurs des cafés turcs et des narguilés, il garde espoir, malgré les années de prison, l'espoir de vivre comme citoyen à part entière d'un monde où les médias feraient preuve d'un humanisme digne de ce nom.
14:55 Publié dans géopolitique, monde musulman | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : palestine, jérusalem, israël, iran, gaza, tibet, ouïgours, chine
24 octobre 2011
ali 2
[suite de ali 1...]
« Dans un jardin, vivaient, il y a longtemps, sept derviches ayant atteint une grande sagesse, une si grande sagesse que plus rien des mystères du monde et du temps ne leur était inconnu. De ce fait, ils étaient tenus à l'écart par le pouvoir qui toujours s'est méfié dans soufis. Dans ce jardin, où ils avaient trouvé refuge, ils étudiaient, méditaient et priaient et les jours passaient comme si le temps, lui, ne passait pas. Mais bien sûr ils vieillissaient et, un jour, l'un d'entre eux comprit qu'il allait mourir le lendemain. Alors il fit promettre à ses compagnons de l'enterrer, là, parmi les herbes et les fleurs, et de placer sur sa dépouille une simple pierre sans aucune inscription. Et ce qu'il avait envisagé arriva, il mourut et il fut enterré au milieu du jardin. Et puis, ce fut le tour du deuxième de pressentir sa mort, et il fut enterré de la même façon. Puis le troisième mourut, et puis le quatrième, le cinquième, le sixième. Et tous avaient compris, la veille, qu'ils allaient quitter ce monde. Il ne resta donc plus qu'un seul derviche dans le jardin, parmi les tombes de ses compagnons, et sa mort le tourmentait, non pas pour elle-même, mais parce qu'il se demandait qui, après, allait l'enterrer... Lorsqu'il comprit, un jour, que cela allait advenir le lendemain, il poussa la porte du jardin et sortit dans la rue. Au premier garde qu'il rencontra, il raconta qu'il avait reçu de la part de mauvaises gens, des menaces de mort et qu’il craignait, malgré ses précautions, d’être assassiné dans la nuit. Si cela était le cas, il demandait qu'on l'enterre comme ses compagnons… Il mourut, une pierre identique à celle de ses six compagnons fut posée sur la terre remuée, un peu en regard des six autres, et cela en fut fini des sept derviches de Shiraz ! »
Il faisait déjà nuit depuis longtemps lorsque Ali finit de me raconter cette histoire. Nous venions de quitter le mausolée de Hafez au crépuscule, l'air était doux et embaumé, et nombreux étaient encore les couples à se faire photographier sur les marches. Près de la grille, un gamin donnait à manger à un oiseau agrippé au revers de sa main. Sa gorge était d'or. « Viens, je vais te montrer le jardin... ». Je me demandais s'il n'était pas trop loin, si nous devions prendre un taxi. Mais non, il m’avait tiré par le bras en riant et nous n’avons marché que quelques centaines de mètres : c'était tout près, quoique étrangement absent de tous les plans de tous les guides destinés aux touristes et jamais ne bénéficiant d'un fléchage urbain comme les autres jardins de la ville... Un mur à longer, un portail ouvert un seuil à franchir, et, éclairée de faibles réverbères, une étendue gazonnée, avec parmi les fleurs, et cernées de gravillons, les sept dalles rectangulaires sous lesquelles reposaient les sept derviches. Un soldat était chargé de garder le lieu, de jour comme de nuit, et il se promenait dans les allées, ainsi que dans les salles du bâtiment clôturant un des quatre côtés du jardin, un de ces palais constitué principalement d'une pièce immense à trois cloisons, comme le plateau d'un théâtre, le quatrième donnant directement sur le parc. Les deux pans d'un grand rideau de toile blanche et épaisse, pouvant être déployés lorsque le soleil frappait fort, étaient maintenus de chaque côté par une embrase. Les spectateurs, autrefois, se tenaient sur scène et les acteurs dans le jardin : eaux frémissantes, oiseaux à la gorge d'or et insectes vagabondant, et les sept pierres ocres immobiles.
Cimetière des martyrs, Téhéran, Iran ; photo ©gab
« Pourquoi n'est-il indiqué nulle part ? » Et le jeune militaire de répondre : « Pour le préserver des masses, pour ne pas que, comme dans les autres cimetières, les gens viennent pique-niquer sur les tombes, laissent leurs sachets de chips les souiller, pour ne pas, comme dans les autres jardins, que les enfants courent partout et par leur agitation et leurs cris perturbent le repos des saints enterrés ici. » Nous somme restés longtemps Ali et moi, ainsi, silencieux, comme en-dehors du monde et du temps. Avant qu'il ne me prenne par le bras et me dise : « tu sais l'Iran, c'est ça, mais c'est aussi autre chose ! Je vais t'emmener quelque part.. je suis sûr que tu n'imagines pas que ça existe ici ! » Et nous voilà prenant un taxi cette fois, et partant vers les faubourgs huppés de la ville. Arrêt devant une porte vitrée surmontée d'une enseigne lumineuse "Giovanni" et couloir menant à une espèce de fast-food un peu clinquant avec assiettes en carton, verres en plastique et sono tonitruante, un compromis entre KFC et Pizza-Hut quant aux menus proposés. Là, un monde fou, des garçons avec tatouages, des filles un peu fofolles, des couples vaguement branchés installés autour de tables couvertes de canettes de cola. Impossible de se parler, alors juste regarder, "mater", se prendre en photo avec un tél. portable et puis, dans la chaleur étouffante, commander une nouvelle boisson !
Dans mon esprit, à ces instants précis, les pierres nues du jardin merveilleux, et, au-delà, au pied de la montagne au Nord de la Ville, et, au-delà encore, les ruines de Persépolis, muettes et glacées, peuplées, de nuit, des chaises en plastique blanc qui, de jour, accueillent les gardiens des lieux. On annonce du vent de sable pour demain, de la pluie pour après-demain, jour où je dois y retourner... comme une douce malédiction ! Ali m'y accompagnera.
18:27 Publié dans monde musulman, rencontres, voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : iran, shiraz, soufisme
10 octobre 2011
ali 1
J’étais, il y a quelques jours, non loin de la frontière avec l’Iran, côté turc. J’ai eu envie de courir à Trabzon chercher un visa pour ce pays, tout en sachant que cela ne m’était pas possible, faute de temps…
J’aurais aimé aller retrouver Ali rencontré il y a quatre ans dans les allées du Jardin Eram de Shiraz. Il était assis sous un arbre et une jeune fille, étudiante comme lui à l'Ecole des Beaux-Arts de la ville, était en train de dessiner son visage sur une grande feuille tenue par des pinces sur un carton à dessin.
Shiraz, à première vue, ne présente aucun intérêt particulier avec sa grande avenue bordée d'immeubles modernes et menant vers le nord à une montagne jaune derrière laquelle se cache Persépolis, et sa "vieille" ville dessinée autour d'un bazar. Mais c'est à Shiraz que sont enterrés deux des plus grands poètes persans, Saadi et Hâfez, auteurs, respectivement, du Gulistan ("Le Jardin des Roses") et d'un Diwân dont ont été traduites une centaine de ballades par Vincent M. Monteil sous le titre "L'Amour, l'Amant, l'Aimé". Son mausolée est l'objet d'un culte, et les pétales des roses des jardins de Shiraz recouvrent l'un de ses poèmes gravé dans le marbre de sa tombe, et tout autour des hommes, des femmes, de tout âge et de toute condition, ont ouvert "au hasard" le Diwân qu'ils avaient apporté et récitent les vers qu'ils y ont trouvés, la tradition assurant que ce qui y sera lu ce jour se réalisera.
Et j'ouvre le livre :
Décoiffé, le front moite, souriant et ivre, col déchiré, poème en bouche et verre en main, le regard querelleur et la lèvre ironique, hier, à minuit, il vint me voir et, s'asseyant, penché sur moi, il demanda, d'une voix triste : "Dors-tu, ô toi qui m'aimes depuis si longtemps ?..."
Le long des allées alentour, des fleurs, des fleurs, des fleurs à profusion, qui, parfois détachées de leur tige par le vent ou la vieillesse, viennent se poser sur les minces canaux qui partout sillonnent les lieux. Dans une maison de thé attenante, on reste des heures en famille ou bien avec son amoureux, assis sur des estrades recouvertes de tapis à boire et goûter quelque pâtisserie. De la musique traditionnelle envahit l'espace. Je suis allé deux fois auprès de Hâfez, avant et après mon escapade à Persépolis et, d’autres fois encore, j’y suis retourné...
Persépolis, je l’ai découverte sous une pluie qui ôtait tout contraste, rendant encore plus sombres les hauts-reliefs désormais protégés des intempéries par un laid auvent de tôle ondulée. Peu de visiteurs, si ce n'étaient des classes entières d'écoliers et d'écolières venant retrouver leur passé lointain, d'avant l'Islam, dans le dédale des pièces ruinées de ce qui fut le palais d'été de Darius. C'est là qu'Alexandre commit l'un de ses forfaits les plus cruels puisque, y réunissant toute la cour perse, il la fit massacrer avant de mettre le feu à la grande salle de réception. Alors, je me suis imaginé la scène, les flammes qui s'élevaient ayant laissé des traces encore visibles à la surface des murs, des traces noires sur lesquelles j'ai posé mes doigts, essayant de deviner sous ma peau le passé au cœur du présent.

Persépolis, Iran ; photo ©gab
Pendant combien d'années, pendant combien de siècles / Des hommes sur la terre marcheront sur nos têtes ? / De main en main, les rois transmettent leurs pouvoirs / Et puis, la royauté dans d'autres mains s'éclipse !
Voilà ce qu'écrivait il y a bien longtemps Saadi, dans son Jardin des Roses, ce jardin où j'avais rencontré Ali pour la première fois, loin des parterres ensoleillés, dans des sous-bois parcourus de jeunes couples. Il se sentait artiste et trois ans plus tard, l'est devenu, au cœur de cet Iran dont on ne dira jamais assez l'extraordinaire vitalité esthétique ! Et l'étonnante liberté, finalement, celle de se jouer des contraintes et des conventions.
[à suivre...]
17:34 Publié dans monde musulman, rencontres, voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hafez, iran, persépolis, saadi, shiraz

