17 mai 2012
georges perec 3
Et voici les "je me souviens..." de mes années 2000, les premières du nouveau siècle, écrits selon les mêmes règles et avec la même spontanéité que les précédents.
Je me souviens du village de Nauzenac, réapparu à la suite de l'opération de nettoyage du barrage qui l'avait englouti il y a plus de soixante-cinq ans et que j'avais décidé d'aller photographier un certain onze septembre vers 15h.
Je me souviens de l'appartement de Maurice B. visité après sa mort et mort lui-aussi.
Je me souviens du cierge déposé dans une belle église de Lisbonne en souvenir de Catherine d'A.
Je me souviens de la paire de chaussures de Marlène Dietrich dans un musée berlinois.
Je me souviens des deux visages pâles apparus, côte à côte, sur un écran de télévision envahi par la neige dans une chambre d'hôtel à Bassora dans la nuit du 21 au 22 avril 2002.
Je me souviens de la corde au cou de Saddam Hussein un jour d'Aïd en Algérie.
Je me souviens de la sortie de mon premier livre.
Je me souviens avoir compris ce qu'était être acteur de fiction lors de la réalisation par France 3 d'un petit documentaire sur ma personne.
Je me souviens de la soudaine maladie d'une amie chère et de la souffrance qui m'étreignit ce jour où je la vis si changée que jamais je ne l'aurais reconnue si nous ne nous étions pas donné rendez-vous.
Je me souviens avoir découvert à Siwa en compagnie de Hossam l'exact paysage qu'avait contemplé Alexandre le Grand venu à la rencontre de son destin.
Je me souviens, ayant pris conscience du temps qui me restait, avoir décidé de multiplier les voyages, de continuer, plus vivement, ma route vers l'Est.
Je me souviens avoir vu, concrètement, vieillir ceux qui m'entouraient, alors qu'ils me semblaient jusque là être toujours restés les mêmes.
Je me souviens des pieds nus d'Emily sur son scooter dans les rues de Chennai et du père d'Emily tué par un scooter l'ayant heurté dans une rue de Paris.
Je me souviens avoir vu pour la première fois de ma vie des chars à la tourelle pivotant dans ma direction et moi me précipiter pour me protéger dans l'encoignure d'un portail à demi effondré.
Je me souviens de fidélités, de quelques abandons et puis aussi d'une trahison.
Je me souviens d'Arthur, de Balint, de Bouaphan, de Gabriel et de Gian Luigi.
Je me souviens que ces années 2000 furent pour moi celles de nouvelles ouvertures spirituelles et d'inextricables lianes sur des terres gorgées d'eau.

Phnom Penh, Cambodge ; photo ©gab
08:46 Publié dans rencontres, voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nauzenac, marlène dietrich, saddam hussein, chennai
05 avril 2012
abdelhamid el-khorti
Il y a plus de dix ans maintenant, un homme, jeune, est mort à Gaza, tué par des militaires israéliens. Son sac sur l’épaule, il revenait chez lui, à deux pas de la colonie de Nezarim, cette fameuse colonie-bunker au pied de laquelle, au tout début de la seconde Intifada, avait été tué le petit Mohammed el-Doura. On a visé, il a été abattu. Lorsqu’il fut retrouvé, il baignait dans son sang, le visage emporté, assassiné. Sans véritable raison.
Cet homme, c’était Abdelhamid el-Khorti, un artiste peintre d’une trentaine d’années, l’un des plus prometteurs qu’il m’ait été donné de rencontrer à Gaza lorsque j’y habitais. Abdelhamid n’était pas sûr de son art et parfois il déchirait ou brûlait des œuvres où tout n’était que ténèbres et tourments. Souvent, il venait me voir désireux de m’apporter ses croquis, ses essais, au feutre, au crayon, me demandant ce que j’en pensais, et il repartait un peu rassuré, même si je n’aimais pas toujours ce qu’il me montrait –mais je lui disais toujours la vérité -, parce qu’on s’était un peu occupé de lui. Il pouvait rester des heures silencieux devant un café, à la terrasse, dans le jardin du Centre Culturel Français, non loin de la fresque pâle et enchantée qu’il y avait réalisée, et soudain, se mettre à parler à quelques amis, à rire comme un petit fou, aimant particulièrement discuter avec tous ceux qui, étrangers, visitaient Gaza : journalistes, photographes ou universitaires.
Abdelhamid était la douceur et la tristesse mêmes. Souvent déprimé, il supportait mal de vivre enfermé dans Gaza, n’imaginant même pas avoir l’espoir d’en sortir un jour. Toutes ces années, de la fenêtre de sa chambre, toute la nuit, il avait pu voir les rangées de lumières jaunâtres éclairant quelques théories de petits pavillons à toit rouge entourés de chevaux de frise, de murs de béton surmontés d’écheveaux de barbelés. Et, malgré tout, il restait autant éloigné de la lutte politique que de l’activisme, préférant écrire de petites textes confidentiels d’une grande poésie, s’intéresser au théâtre ou parsemer de fleurs un sombre dessin réalisé pour une carte de vœux. Une des œuvres qu’il avait proposée au Centre Culturel, dans une belle exposition à lui consacrée, représentait un immense drapeau palestinien dont seules les couleurs avaient été changées : « Quand la Palestine existera, avait-il déclaré, je referai le tableau, mais cette fois avec les vraies couleurs ! ».
Les tons de la fresque ont disparu, avec l'humidité, le soleil, les années qui ont emporté avec elles les lignes de force de son travail et le souvenir même de l'artiste. Quant au drapeau, il n'est pas prêt de retrouver ses vraies couleurs...

Fresque d'Abelhamid el-Khorti, Centre Culturel Français de Gaza ; photo ©gab
Abdelhamid el-Khorti est mort il y a plus de dix ans maintenant, et presque chaque jour, presque chaque nuit, d’autres, comme lui, tombent pour un rêve.
Et la mort d’un artiste, c’est toujours un crime.
17:57 Publié dans géopolitique, peintures, rencontres | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : palestine, israël, gaza
28 mars 2012
sambasivam 2
[suite de sambasivam 1...]
J’ai rencontré, quelques instants, Sambasivam, le jour dit. A 10h, un taxi était venu me chercher à l’hôtel et je suis repassé à l’ASSEFA. Là, le jeune Kumar, coffure « mode » et grands yeux aux cils recourbés, nous attendait et est monté avec nous afin de guider le chauffeur vers Miduri, dans la campagne. Une heure et demie de route difficile - comme souvent en Inde – au milieu d'une campagne très algérienne, à travers des villages surpeuplés et sur-actifs. Sur les chaussées, des femmes étendaient le blé qui devait être égrené. Des chars à bœufs un peu partout, le jaune omniprésent. Arrivé à destination, rencontre avec le directeur des écoles du district dont l’anglais très approximatif rendait long les silences. Je ne savais pas trop ce qu’il fallait dire ou faire. Il se joignit finalement à nous et c’est au complet que nous repartîmes vers Terramaki, le village de Sambasivam, à son école, une pièce unique de parpaings recouverte d’un toit de tôle avançant grandement sur un petit terrain, apportant ainsi un peu d'ombre. Et, à la porte, debout parmi une cinquantaine de petits enfants, Sambasivam, plus grand, plus âgé peut-être que les autres. Je l’ai reconnu tout de suite, j’avais envie de pleurer d’émotion et ne savais que faire d’autre. Tous les élèves m’ont accueilli, dès que je suis entré à l’intérieur de la pièce, par une chanson, puis ont récité des poèmes et j’ai bu, offert en signe de bienvenue, du lait de coco tiède pour la première fois de ma vie. Sambasivam ne parlait pas, n’osant pas, je pense, employer un anglais qui devait être bien plus faible que celui du directeur. Il était là, sur le côté, avec une chemise qui avait été blanche et un pantalon bleu au-dessus de ses pieds nus. Nous partîmes, très vite, vers sa très modeste maison, non loin de là. Dans les deux misérables pièces de quelques m² chacune, des échalotes suspendues, quelques ustensiles de cuivre, pas de lit, juste des hamacs et peut-être un coffre (il me semble avoir entendu le cliquetis d’une fermeture), pour les affaires personnelles et c’était tout. Ai aperçu un pilon pour le riz, un vieux néon et des dessins « magiques » au seuil, avant qu'on ne m'invite à m'asseoir sur une natte sortie sur la terrasse. Etrange situation : je ne pouvais pas lui parler, face au directeur, souriant, épanoui et muet, tout autant que le gamin à ses côtés, tous peut-être paralysés par une espèce de peur mêlée de respect. J’ai voulu me promener dans le village, mais ce furent que quelques pas, en compagnie de dizaines de personnes regardant avec attention l’être en bleu et blanc qui venait les voir, espèce d’extra-terrestre. J’ai pris quelques photos (oubliant de demander qu’on me prenne avec lui : impardonnable erreur puisque plus jamais cela ne sera possible) et ce furent, déjà, les adieux ! Alors, je lui ai tendu un sac plastique contenant quelques cadeaux qui m'ont soudain semblés surréalistes, là, dans la chaleur de ce milieu de journée. Et je l’ai serré dans mes bras, ai penché mon visage contre ses cheveux noirs, épais et parsemés de poussière en pépites, ne l’embrassant pas, ne sachant pas – une fois encore – ce qu’il convenait de faire. J'ai réintégré mon taxi, Sambasivam s’est approché de la portière, et puis on a démarré. Il a couru, un peu, et déjà, en me retournant, je le vis entouré d’une foule de gamins curieux de savoir ce que j’avais apporté : un peu de parfum, une montre, une calculatrice… Une fois encore, j’ai retenu mes larmes et tout a disparu au premier tournant.
Sambasivam, je n’aurais jamais cru possible de te rencontrer, toi, si loin, si perdu au cœur de l’Inde, toi que j’ai connu par les hasards d’un fichier parisen. Tu fais partie des gens que j’aime et je voudrais te garder, toi aussi, toujours avec moi. Sambasivam, cette visite a été très courte, comme une parenthèse dans nos vies respectives. Mais j’ai tenu parole, je suis venu te voir dès que j’ai pu. Continue de m’écrire, ces quelques lignes agrémentées de dessins que je garde précieusement, et laissons faire le temps. Je t’aime comme mon enfant, le garçon que je n’ai pas, toi qui n’as pas de père. Mais je sais que je ne pourrai jamais le remplacer parce que nos mondes sont sur des planètes trop éloignées. Mais je t’aime et ce soir, je suis triste, triste de m’être « enfui », de t’avoir « abandonné ».
Plus jamais je n’ai reçu de lettres ni de dessins de Sambasivam. Peu de temps après ma visite, je recevais un mot du directeur des écoles m’annonçant que mon « filleul » avait disparu.

Plage de Mahabalipuram, sud-est de l'Inde ; photo ©gab
17:45 Publié dans monde hindo-bouddhiste, rencontres, voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : madurai

