01 janvier 2012
charles reich
Place de la Réunion, Paris XXe, il y a presque quarante ans. Un banc et, sur les genoux, entre midi et deux, Le regain américain de Charles Reich.
Et tous les ans ou presque, depuis, j'en relis en cette période de l'année une certaine page en guise de voeux muets adressés à tous ceux que j'aime ainsi qu'à moi-même. Et tous les ans ou presque, je m'assure que je n'ai pas encore "tout perdu", je me rassure également. Car, même si certaines constatations ou résolutions ont un peu "vieilli", car en lien avec l'utopie hippie de ces années-là, l'ensemble reste toujours actuel et peut-être même plus qu'il y a quarante ans :
Qu’avons-nous tous perdu ?
Aventures et voyages. Le Yukon, les Hébrides, une tempête de neige, le brouillard sur le grand banc de Terre-Neuve, les cités perdues de la Crète, l’ascension d’une montagne et le contact avec les éléments, le roc, la glace, le froid, le vent.
La nature. Vivre en harmonie avec la nature, dans une ferme ou au bord de la mer, à proximité d’un lac ou d’une prairie, connaître les éléments, savoir s’en servir et les payer de retour.
L’activité physique. Couper du bois, partir en canoë, courir, marcher, grimper, avoir chaud et froid, nager, pagayer, construire une maison.
Les vêtements. Avoir des vêtements pour exprimer des humeurs diverses et pour mettre en valeur la forme du corps, sa force et sa sensualité, son harmonie avec le reste de la nature, des vêtements pour le plaisir, le travail et la cérémonie.
La morale. Avoir une attitude morale vis-à-vis des choses qui arrivent à soi-même, aux autres et à la société, défendre cette position et l’exprimer.
Le courage.
Le culte.
La magie et le mystère.
La terreur sacrée, l’émerveillement, la révérence.
La peur, l’épouvante, la conscience de la mort.
La spontanéité.
L’amour romantique.
La danse.
Le jeu.
Les cérémonies et les rites.
Faire des choses pour les autres.
La créativité. Dans les cultures plus primitives, l’art et la créativité font partie de la vie quotidienne et chacun a l’occasion d’exercer son rôle créateur.
L’imagination.
Les drogues qui élargissent l’expérience intérieure.
La musique intégrée à la vie quotidienne.
Les expériences à médias multiples. Où musiques, lumières, parfums et danses interviennent en même temps.
Bousculer la notion de temps. Rester debout toute la nuit, se lever avant l’aube, dormir toute la journée, travailler trois jours d’affilée, oublier complètement la pendule.
Les saisons. Interrompre ses activités pour observer les quatre passages des saisons, aller dans un endroit où le changement est tout à fait perceptible.
Croître, apprendre, changer. Apprendre constamment des choses nouvelles, passer par des changements de sentiments et de personnalité, croître continuellement en expérience et en conscience.
Harmonie. Avoir le temps et la réflexion suffisante pour laisser s’harmoniser en soi des expériences et des changements divers pour les relier entre eux ainsi qu’aux expériences précédentes.
Vie intérieure. Introspection, réflexion.
Satisfaire ses propres besoins. Rester couché quand on en éprouve le besoin, aller boire un milk-shake quand on a soif et qu’il fait chaud, cesser toute activité pour regarder tomber une averse.
Mérites personnels. Découvrir sa propre excellence et la développer.
Intégrité. Etre complètement présent à un autre, vivre complètement une expérience quelconque, au lieu de s’abstraire partiellement comme l’exige la plupart des rôles.
Sensualité. Etre conscient de tous les stimuli sensoriels reçus à un moment donné, odeurs, températures, brise, bruits, rythmes du corps.
Sentiments nouveaux. Eprouver des sentiments, des émotions qui diffèrent qualitativement de ceux qu’on a connue jusqu’alors.
Elargissement de la conscience. Accéder à des niveaux de conscience encore inconnus, sensibilisation à des valeurs nouvelles, nouvelles compréhensions.
Environnement nouveau. Séjourner dans un nouvel environnement général, assez longtemps, pour pouvoir s’y ajuster et le comprendre.
Création d’un environnement. Prendre n’importe quels éléments naturels, humains et sociaux donnés pour les combiner en une création unique.
Conflit, désordre.
Souffrance, douleur.
Défi.
Transcendance.
Imagination et récits mythiques.
Littérature, peinture, théâtre, films.
Marcher pieds nus.
Appréciation esthétique de la nourriture.
Nouveau mode de pensée.
Pensées non rationnelles.
Idées nouvelles.
Capacité d’écouter les autres.
Les autres – perception non verbale des gens.
Les autres – percevoir le caractère unique de chacun.
Les autres – créativité dans les relations.
Les autres – échanges d’expériences.
Les autres – échanges de sentiments.
Les autres – être vulnérable aux gens.
Les autres – amitié.
Affection.
Communauté.

Bassins de Galta, Rajasthan, Inde ; photo ©gab
Solidarité.
Fraternité.
Libération.
Bonne année 2012 !
17:14 Publié dans philosophie, sociétés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09 juin 2011
francis zimmermann
Cela fait des années, Cher Francis Zimmermann, que je voulais vous écrire tout ce que je vous dois. Vous fûtes mon professeur de philosophie et, grâce à vous, j'ai pu découvrir en moi tout ce que mon milieu ne pouvait me faire connaître. Dans mon lycée, il n'y avait qu'un enseignant de philosophie, mais, cette année-là, un second poste fut créé : le vôtre ! Mes camarades de classe étaient un peu déçus de ne pas être "tombés" sur votre collègue, réputé pour bien (lire "scolairement") préparer les élèves au baccalauréat : une liste de thèmes et pour chacun le point de vue de quelques philosophes agrémenté de citations : de quoi se constituer une série de fiches permettant de disserter au mieux le jour de l'examen. Vous, vous étiez différent ! Vous nous lanciez des questions que je trouvais extraordinaires parce que, jamais, je ne me les étais posées, parce que, soudain, je prenais conscience qu'il pouvait exister plusieurs vérités, ce qui fut pour moi une difficulté quasi-impossible à surmonter, tant, jusque là, j'avais été habitué à croire qu'il y avait le vrai et le faux, et rien de plus ! Ma première note avec vous fut un 1 sur 20...
"Les hommes préhistoriques ont-ils domestiqué le feu parce qu'ils y trouvaient une utilité ou bien parce qu'ils étaient fascinés par le mouvement des flammes ?" ; "Quelle différence y a-t-il entre la responsabilité et la culpabilité ?" Et, pour ce dernier problème, vous nous aviez conseillé des romans, L'Etranger, Crime et Châtiment, Le Procès... Vous nous avez souvent parlé de Platon, de Phèdre et du Banquet, du "Mythe de la Caverne" et du "Petit esclave de Ménon". Dans ces moments-là, mon esprit partait, vagabondait de joie parce que, enfin, j'avais des débuts de réponse à des interrogations qui étaient miennes, la confirmation que certaines de mes intuitions - que je n'avais osé partager avec personne - n'étaient pas si absurdes que cela. Ce fut La Naissance de la tragédie qui m'apporta le plus, à l'époque, dans ma compréhension naissante des arts plastiques : grâce à Dionysos et Apollon, j'avais saisi les ressorts de l'opposition entre Mondrian et Hartung et percé certains éléments de ma personnalité.
J'aurais aimé vous approcher, vous parler, mais vous étiez distant, j'étais timide, et l'époque ne facilitait pas les rapports entre professeur et élève. J'aurais voulu vous dire que dans cette classe, parmi la quarantaine de lycéens que vous aviez, 8h par semaine, devant les yeux, rares étaient ceux qui vous écoutaient "vraiment", qui s'intéressaient à vos cours autant que moi, même si je ne prenais quasiment aucune note, préférant saisir à la volée ce que je trouvais être des fulgurances.
Delta du Mékong, Don Dhet, Laos ; photo © gab
Et puis, il y eut l'élément fondamental, celui par lequel, lontemps après, je vous ai "retrouvé" dans de multiples articles et notules consacrés aux cultures orientales ou océaniennes : ils ne pouvaient être que de vous, ces textes, n'ayant jamais oublié vos échappées vers des sociétés lointaines, moi qui ne connaissais du monde, à part la banlieue Est de Paris, que les plages de Charente-Maritime où je séjournais en camp d'ados, un mois, chaque été. Je n'ai jamais oublié l'oeuvre de Margaret Mead que vous nous aviez conseillée. A la lecture de Moeurs et sexualité en Océanie (que je cachais derrière une pile de vêtements, inquiet de ce que ma mère aurait pensé en découvrant un tel titre !), du chapitre consacré à l'apprentissage par les enfants du maniement d'une pirogue, j'avais compris la relativité des connaissances, que notre propre école et ses enseignements n'était, en fait, qu'une éducation parmi d'autres et que d'autres pouvaient être aussi valables, aussi importantes, aussi difficiles. A 17 ans, j'y avais également trouvé des récits concernant d'autres adolescents, au mode de vie inimaginable en France, mais parfaitement accepté dans leur propre société, loin, si loin de mon "chez moi" que j'en conçus une envie, déjà surprise à la suite d'autres signes, de "partir" dès que je serai "libre" ! Le destin a fait qu'au cours de cette année-là une certaine liberté me fut donnée, de façon dramatique certes, mais, entre autres grâce à vous, Monsieur Zimmermann, j'ai réussi à ce qu'elle ne me détruise pas.
10:35 Publié dans enfance, philosophie, voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : margaret mead, nietzsche, platon

