05 avril 2012
abdelhamid el-khorti
Il y a plus de dix ans maintenant, un homme, jeune, est mort à Gaza, tué par des militaires israéliens. Son sac sur l’épaule, il revenait chez lui, à deux pas de la colonie de Nezarim, cette fameuse colonie-bunker au pied de laquelle, au tout début de la seconde Intifada, avait été tué le petit Mohammed el-Doura. On a visé, il a été abattu. Lorsqu’il fut retrouvé, il baignait dans son sang, le visage emporté, assassiné. Sans véritable raison.
Cet homme, c’était Abdelhamid el-Khorti, un artiste peintre d’une trentaine d’années, l’un des plus prometteurs qu’il m’ait été donné de rencontrer à Gaza lorsque j’y habitais. Abdelhamid n’était pas sûr de son art et parfois il déchirait ou brûlait des œuvres où tout n’était que ténèbres et tourments. Souvent, il venait me voir désireux de m’apporter ses croquis, ses essais, au feutre, au crayon, me demandant ce que j’en pensais, et il repartait un peu rassuré, même si je n’aimais pas toujours ce qu’il me montrait –mais je lui disais toujours la vérité -, parce qu’on s’était un peu occupé de lui. Il pouvait rester des heures silencieux devant un café, à la terrasse, dans le jardin du Centre Culturel Français, non loin de la fresque pâle et enchantée qu’il y avait réalisée, et soudain, se mettre à parler à quelques amis, à rire comme un petit fou, aimant particulièrement discuter avec tous ceux qui, étrangers, visitaient Gaza : journalistes, photographes ou universitaires.
Abdelhamid était la douceur et la tristesse mêmes. Souvent déprimé, il supportait mal de vivre enfermé dans Gaza, n’imaginant même pas avoir l’espoir d’en sortir un jour. Toutes ces années, de la fenêtre de sa chambre, toute la nuit, il avait pu voir les rangées de lumières jaunâtres éclairant quelques théories de petits pavillons à toit rouge entourés de chevaux de frise, de murs de béton surmontés d’écheveaux de barbelés. Et, malgré tout, il restait autant éloigné de la lutte politique que de l’activisme, préférant écrire de petites textes confidentiels d’une grande poésie, s’intéresser au théâtre ou parsemer de fleurs un sombre dessin réalisé pour une carte de vœux. Une des œuvres qu’il avait proposée au Centre Culturel, dans une belle exposition à lui consacrée, représentait un immense drapeau palestinien dont seules les couleurs avaient été changées : « Quand la Palestine existera, avait-il déclaré, je referai le tableau, mais cette fois avec les vraies couleurs ! ».
Les tons de la fresque ont disparu, avec l'humidité, le soleil, les années qui ont emporté avec elles les lignes de force de son travail et le souvenir même de l'artiste. Quant au drapeau, il n'est pas prêt de retrouver ses vraies couleurs...

Fresque d'Abelhamid el-Khorti, Centre Culturel Français de Gaza ; photo ©gab
Abdelhamid el-Khorti est mort il y a plus de dix ans maintenant, et presque chaque jour, presque chaque nuit, d’autres, comme lui, tombent pour un rêve.
Et la mort d’un artiste, c’est toujours un crime.
17:57 Publié dans géopolitique, peintures, rencontres | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : palestine, israël, gaza
06 juillet 2011
jörg müller
J'ai retrouvé il y a quelques mois dans ma bibliothèque un livre ainsi qu'un article que j'avais écrit il y a plus de trente ans, pour une revue étudiante. C'était une "Lettre de Cologne" et le livre en question en avait été le prétexte. Il s'agissait de "Alle Jahre wieder saust der Presslufthammer nieder, oder Die Veränderung der Landschaft" ("La ronde annuelle des marteaux-piqueurs ou La mutation d'un paysage"), oeuvre d'un dessinateur suisse, Jörg Müller, qui montrait comment, du mercredi 6 mai 1953 au jeudi 3 octobre 1972, un paysage bucolique constitué d'un petit village blotti entre quelques collines, se transformait, d'année en année, de page en page, en un terrifiant espace pavillonnaire coincé entre zones commerciales et bretelles doublées de ceintures autoroutières, le tout balafré de panneaux publicitaires aux couleurs aussi criardes que laides.
A relire ma Lettre, écrite, en effet, à Cologne, je me dis qu'elle aurait pu être - à deux ou trois détails près - écrite aujourd'hui :
Lettre de Cologne
Dans le petit matin de novembre, la cathédrale immobile. Les boutiques ouvrent. Un oeuf à la coque sur la table du café. Petit déjeuner. Et un livre d'images, celui de Jörg Müller. Sur la mort de la beauté. La beauté est née quelque part au bord de l'eau parmi les pêcheurs, les fleurs ; elle meurt chaque jour sous les dalles de bitume, dans les vapeurs nocives, piétinée par l'homme.
Et Cologne se précipite dans les salles de concerts. Les concerts Schnabel/Cage sont gratuits, il faut débourser entre 40 et 60 FF pour assister à Eugène Onéguine de Tchaïkovski. C'est de l'art sans contestation, de l'art reconnu, une valeur sûre.
Et les étudiants dans les tavernes de la Vieille Ville. Et les amateurs d'art devant les Dürer, les Rembrandt des musées, laissant vides les salles où règnent les déchets de Spoerri, les mains en plastique d'Arman, les bouteilles de Coca-Cola entassées. Personne ne visite cela, personne ne veut retrouver la désolation de son propre univers.
L'Univers... STERN, magazine à fort tirage, annonce, graphiques à l'appui, les dérèglements de notre planète, l'épaississement de notre calotte glaciaire, la marche du désert.
Le progrès a inventé l'avion qui nous réveille. Le progrès a inventé le somnifère qui nous endort.
Cologne. Dans le petit matin de novembre, la CATHEDRALE.
Si l'Art est encore synonyme de Beauté, il est mort. S'il est devenu autre chose, rien ne l'empêche de vivre, mais est-ce encore de l'Art ? Si nous mettons sous le terme "Civilisation", les critères traditionnels qui la définissent, elle meurt. Si elle est devenue autre chose, rien ne l'empêche d'exister encore, mais est-ce possible ?
La CIVILISATION est - n'est que - CREATION.
Avenue du Léman, Lausanne, Suisse ; photo ©gab
14:54 Publié dans peintures, sociétés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cologne, écologie, art contemporain
28 février 2011
michelangelo merisi
J'aime l'Italie ! Je fais fi de Silvio Berlusconi et des millions d'Italiens qui l'ont porté au pouvoir, des détritus qui furent entassés dans les banlieues de Naples à la corruption galopante qui gangrène des pans entiers de la vie économique de ce pays. Je les oublie aussitôt lorsque j'y séjourne, au moins une fois par an, car j'y suis heureux. Heureux de découvrir des villes historiques parfaitement "conservées" et des oeuvres d'art à tous les coins de rue, aux murs de tous les musées. D'y admirer des paysages immenses et parfois théâtraux, au cœur de la Toscane comme au bord de l'Adriatique. D'y croiser une jeunesse à la voix chantante et d'y retrouver également une certaine "classe" qui a bien souvent disparu des rues françaises.
Mon dernier séjour, il fut à Milan, ville plate et immense, ravagée par la dernière Guerre mondiale, et aux chefs-d’œuvre architecturaux éparpillés comme des pépites-surprises parmi les immeubles récents et un peu ternes qui composent le tissu urbain de la capitale lombarde. Grandes avenues, pavés et lacis des câbles noirs des tramways qui parcourent la ville. Façades souvent sévères auxquelles, souvent, il manque de la couleur. Et le nom de "Visconti" présent partout, qui me rappelle un livre "pour la jeunesse" lu il y a bien longtemps, La Vipère de Milan, d'une certaine Marjorie Bowen, et que je n'ai pas oublié. Il racontait la lutte héroïque et désespérée de Mastino della Scala, duc de Vérone, ville "colorée" s'il en est, pour éviter que toute la Lombardie ne tombe entre les mains de Gian Galeazzo Visconti, duc de Milan décrit, dans ce roman, comme bien cruel. L'histoire, toute entière emplie de trahisons, de meurtres et d'empoisonnements débutait au cours de l'été 1630, vingt ans après la mort que l’on pensait étrange sur une plage de Rome, Porto Ercole, l'été également, d'un homme, Michelangelo Merisi, natif, semble-t-il, de Caravaggio, petit village non loin de Bergame, cité perchée, elle-même, non loin de Milan. « Son visage était tourné vers Rome et on ne sut jamais s'il fut assassiné ou bien s'il mourut épuisé par la maladie ou quelque blessure », voilà ce qu’on croyait jusqu’à ce qu’un spécialiste d’anthropologie osseuse prouve que Michelangelo était mort du paludisme à l’hôpital de Porto Ercole, et enterré dans le cimetière d’une église voisine. Malheureusement, les cendres de tous ceux reposant là furent prélevées en 1956 et enterrées ensemble dans la crypte de l'église.
Je connaissais par le livre, la carte postale, les principales oeuvres du Caravage, mais jamais je n'en avais vues "en vrai" ! Ce fut fait à la Pinacothèque Ambrosiana de Milan, où je découvris l'unique tableau de lui à y être accroché, une Corbeille de fruits daté de 1599, devant lequel je suis longtemps resté immobile, devant lequel je suis revenu lorsqu'après avoir visité les autres salles de ce beau musée quasi-désert, je devais repasser tout près de lui. Il est rare que mon attention soit retenue par une nature morte. Mais celle-ci m'a intéressé car elle présentait plusieurs caractéristiques totalement nouvelles pour l'époque. Poussin eut beau avoir déclaré que le Michelangelo de Caravaggio "était venu pour détruire la peinture", il l'avait en fait bouleversée, par une oeuvre à la fois dense et resserrée dans le temps, un peu comme l'Arthur de Charleville-Mézières le fera quelques siècles plus tard avec la poésie. Il a 25 ans lorsqu'il peint cette corbeille, en trompe-l'oeil ; elle n'est pas au milieu du tableau, est posée sur une table, étroite bande sombre soulignant sur toute sa longueur la base de la toile. Elle dépasse de cette table, manque peut-être de tomber. Elle déborde de fruits un peu trop mûrs voisinant avec d'autres fraîchement cueillis. Le fond est neutre, d'un pâle jaune paille. Ce qui me retient, je crois, c'est ce fond, sa modernité, son "étendue". Il est le vide de la toile et a autant d'importance que le plein constitué des fruits et de leurs feuillages débordant largement de l'osier.
Un jour, je l'espère, je descendrai jusqu'à Rome, jusqu'à la chapelle Contarelli dans l'église Saint-Louis-des-Français. Au dessus de son autel, un Saint Matthieu et l'ange dont la modernité est encore plus éclatante ! On a beau avoir reproché au peintre de ne pas savoir faire "voler" les anges, celui qui inspire le saint est au centre des tourbillons spiralés de sa robe, préfigurant en cela les hélices colorées du couple Delaunay.
Voyou et aventurier, révolutionnaire et précurseur, il disparaît de l'Histoire de l'Art jusqu'à la fin du XIXe siècle, ses oeuvres ayant été distribuées à moult rivaux et suiveurs, et puis il réapparaît chez Géricault, Delacroix, Manet et même Delaunay comme déjà souligné. Peut-être même, son corps n'ayant pas encore été retrouvé, est-ce lui qui, transfiguré, tint pinceaux et palette de tous ceux qui, sans lui, eussent peint "autrement". Ou bien qui se cache dans certains de leurs tableaux comme lui-même apparaît, derrière un joueur de luth à la bouche tendrement offerte, regardant le spectateur et, avant lui, celui qui le peignit, à savoir Michelangelo Merisi de Caravaggio.

Le Caravage, Corbeille de fruits, 1599, Pinacothèque Ambrosiana, Milan
16:45 Publié dans peintures, voyages | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : italie, bergame, milan, le caravage

