28 mars 2012

sambasivam 2

[suite de sambasivam 1...]

J’ai rencontré, quelques instants, Sambasivam, le jour dit. A 10h, un taxi était venu me chercher à l’hôtel et je suis repassé à l’ASSEFA.  Là, le jeune Kumar, coffure « mode » et grands yeux aux cils recourbés, nous attendait et est monté avec nous afin de guider le chauffeur vers Miduri, dans la campagne. Une heure et demie de route difficile - comme souvent en Inde – au milieu d'une campagne très algérienne, à travers des villages surpeuplés et sur-actifs. Sur les chaussées, des femmes étendaient le blé qui devait être égrené. Des chars à bœufs un peu partout, le jaune omniprésent. Arrivé à destination, rencontre avec le directeur des écoles du district dont l’anglais très approximatif rendait long les silences. Je ne savais pas trop ce qu’il fallait dire ou faire. Il se joignit finalement à nous et c’est au complet que nous repartîmes vers Terramaki, le village de Sambasivam, à son école, une pièce unique de parpaings recouverte d’un toit de tôle avançant grandement sur un petit terrain, apportant ainsi un peu d'ombre. Et, à la porte, debout parmi une cinquantaine de petits enfants, Sambasivam, plus grand, plus âgé peut-être que les autres. Je l’ai reconnu tout de suite, j’avais envie de pleurer d’émotion et ne savais que faire d’autre. Tous les élèves m’ont accueilli, dès que je suis entré à l’intérieur de la pièce, par une chanson, puis ont récité des poèmes et j’ai bu, offert en signe de bienvenue, du lait de coco tiède pour la première fois de ma vie. Sambasivam ne parlait pas, n’osant pas, je pense, employer un anglais qui devait être bien plus faible que celui du directeur. Il était là, sur le côté, avec une chemise qui avait été blanche et un pantalon bleu au-dessus de ses pieds nus. Nous partîmes, très vite, vers sa très modeste maison, non loin de là. Dans les deux misérables pièces de quelques m² chacune, des échalotes suspendues, quelques ustensiles de cuivre, pas de lit, juste des hamacs et peut-être un coffre (il me semble avoir entendu le cliquetis d’une fermeture), pour les affaires personnelles et c’était tout. Ai aperçu un pilon pour le riz, un vieux néon et des dessins « magiques » au seuil, avant qu'on ne m'invite à m'asseoir sur une natte sortie sur la terrasse. Etrange situation : je ne pouvais pas lui parler, face au directeur, souriant, épanoui et muet, tout autant que le gamin à ses côtés, tous peut-être paralysés par une espèce de peur mêlée de respect. J’ai voulu me promener dans le village, mais ce furent que quelques pas, en compagnie de dizaines de personnes regardant avec attention l’être en bleu et blanc qui venait les voir, espèce d’extra-terrestre. J’ai pris quelques photos (oubliant de demander qu’on me prenne avec lui : impardonnable erreur puisque plus jamais cela ne sera possible) et ce furent, déjà, les adieux ! Alors, je lui ai tendu un sac plastique contenant quelques cadeaux qui m'ont soudain semblés surréalistes, là, dans la chaleur de ce milieu de journée. Et je l’ai serré dans mes bras, ai penché mon visage contre ses cheveux noirs, épais et parsemés de poussière en pépites, ne l’embrassant pas, ne sachant pas – une fois encore – ce qu’il convenait de faire. J'ai réintégré mon taxi, Sambasivam s’est approché de la portière, et puis on a démarré. Il a couru, un peu, et déjà, en me retournant, je le vis entouré d’une foule de gamins curieux de savoir ce que j’avais apporté : un peu de parfum, une montre, une calculatrice… Une fois encore, j’ai retenu mes larmes et tout a disparu au premier tournant.    

Sambasivam, je n’aurais jamais cru possible de te rencontrer, toi, si loin, si perdu au cœur de l’Inde, toi que j’ai connu par les hasards d’un fichier parisen. Tu fais partie des gens que j’aime et je voudrais te garder, toi aussi, toujours avec moi. Sambasivam, cette visite a été très courte, comme une parenthèse dans nos vies respectives. Mais j’ai tenu parole, je suis venu te voir dès que j’ai pu. Continue de m’écrire, ces quelques lignes agrémentées de dessins que je garde précieusement, et laissons faire le temps. Je t’aime comme mon enfant, le garçon que je n’ai pas, toi qui n’as pas de père. Mais je sais que je ne pourrai jamais le remplacer parce que nos mondes sont sur des planètes trop éloignées. Mais je t’aime et ce soir, je suis triste, triste de m’être « enfui », de t’avoir « abandonné ».

 

Plus jamais je n’ai reçu de lettres ni de dessins de Sambasivam. Peu de temps après ma visite, je recevais un mot du directeur des écoles m’annonçant que mon « filleul » avait disparu.

 

madurai,

Plage de Mahabalipuram, sud-est de l'Inde ; photo ©gab 

20 mars 2012

sambasivam 1

Un hôtel médiocre en plein centre-ville de Madurai. Une douche prise aussitôt car les dix heures d'autobus m'ont transformé en petit ramoneur savoyard : le visage intégralement noir, et le blanc de mes yeux resplendissant dans le miroir déformant placé en face du lit.

Sortie ensuite "en ville" : boutiques innombrables, vélos et triporteurs, avec ou sans moteur, femmes vendant des colliers de jasmin sur les trottoirs, piles de larges feuilles vertes servant à envelopper une espèce de pâte blanche à mâcher - drogue, "qât" indien -, vaches couchées dans les détritus, cortège d'aveugles psalmodiant au milieu de la chaussée, vendeurs de tout et de rien, le torse nu couvert de bandes de peinture blanche, et des étudiants un peu casse-pieds qui veulent me "guider "les jours prochains, qui m'ont invité à prendre un jus d'orange, qui m'ont détourné de mes rêveries au coeur d'une ville indienne.

Au restaurant, ai mangé une soupe de tomates et des pâtes aux oeufs. Un gamin, bassine sous le bras, me sourit. Il est chargé de ramasser les assiettes vides des clients et de nettoyer les tables après leur départ. J'ai "reconnu" aussitôt le petit Krishna de Salaam Bombay, aussi beau, aussi misérable, autant, j'imagine, en manque d'amour que le héros du film de Mira Nair.

Le lendemain, au petit déjeuner, suis retourné au restaurant de la veille et ai retrouvé mon garçon souriant vêtu, cette fois, d'un uniforme gris marqué du nom du lieu, les cheveux luisants d'huile de coco et le trait rouge sur le front, entre les deux yeux. En débarrassant ma table, trop vite, il a renversé du thé sur mon beau pantalon de lin clair confectionné il y a quelques jours dans une échoppe de Cochin.

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Entrée du temple de Minakshi, Madurai, Inde ; photo ©gab

A 9h30, je suis à l'ouverture des bureaux de l'ASSEFA, l'organisme chargé de répartir les dons envoyés par des Français pour construire quelques écoles dans le Tamil-Nadu, et qui, ainsi, parrainent, de loin, des enfants. Un bâtiment gris et vieillot, des peintures décollées datant de l'époque dravidienne, d'antiques bureaux métalliques et des néons couverts de chiures de mouches au-dessus des portes. A mon arrivée, c'était l'heure de la prière, sur des nattes. A la fin de la lecture de quelques textes sacrés, on me reçoit avec une exquise politesse - j'avais longtemps à l'avance annoncé mon arrivée et le but de ma visite - et c'est demain que je verrai mon "filleul", Sambasivam, que je suis depuis l'âge de six ans, conservant avec affection les portraits de lui que m'envoie son école, ses lettres (écrites en anglais sous dictée), ses dessins, ses petits cadeaux... La responsable me promène dans quelques couloirs aux murs desquels sont accrochées de grandes photos un peu pâlies, représentant des groupes d'enfants, peut-être une centaine à chaque fois, serrés les uns contre les autres, uniforme bleu et visage sombre. Quelques éclats clairs dans les yeux qui regardent l'objectif. J'aurais imaginé en découvrir d'autres entre les lèvres entrouvertes, mais non, ils sont tous bouche close, l'air sérieux, comme il sied à des enfants de la campagne qui, comme Sambasivam, ont la chance d'étudier et non plus de s'amuser ou de trimer dans les champs, en se tordant la bouche de soif ou de rire.

 

[à suivre...]

28 février 2012

tsai ming-liang

« Cela puait la lavande, le camphre, l'essence de géranium, la sarriette et la sauge. Les aspérités de la peau râpèrent l'extrémité de ses doigts, frémirent sous la caresse, burent le remède dans le silence de la chambre ». Je songeais à cette phrase de Jean-Baptiste Del Amo dans Une éducation libertine en regardant I don't want to sleep alone de TSAI Ming-Liang, lorsque le vagabond, recueilli par de pauvres travailleurs bengalis dans une banlieue sordide de Kuala-Lumpur, et quasiment « adopté » par l'un d'entre eux, frotte avec amour le dos de son ami de misère, dévoré par les bestioles. Par-delà les siècles et les frontières, des sentiments identiques, dans les deux cas, sans aucune parole.

Je me souviens de deux escales à l'aéroport ultra-moderne de la capitale de la Malaisie, à l'aller et au retour d'un court séjour sur l'île de Java, où je voulais voir le Chandi Borobudur, un matin, au lever du jour, lorsque le site est encore noyé dans le brouillard et que la grande chaleur rend l'atmosphère des lieux semblable à celle régnant à l'intérieur d'un hammam maghrébin. J'y étais seul, dans l'un et l'autre lieu, à l'aéroport, dans un grand hall vide et bleuté, dans les « allées » extérieures du temple, bordées de bas-reliefs orangés racontant la vie merveilleuse du Bouddha et semblables à des coursives courant le long des terrasses superposées du monument pyramidal, couronné en son sommet d'un stupa en forme de cloche. Dans le film de TSAI Ming-Liang, souvent, la caméra, immobile, filme de l'intérieur un temple moderne et inachevé, celui d'un futur parking ou d'un centre commercial, fait de terrasses de béton courant autour d'un trou, de forme géométrique, rempli de l'eau des dernières pluies, et doublant ainsi le nombre des galeries, lugubres et grises. Comme un Chandi inversé, dans tous les sens de l'adjectif ! Les lignes, là, sont en général rectilignes  et brisées, alors que dans les étages plus ou moins effondrés du taudis où vivent les Bengalis, règnent les courbes et les couleurs, celles, entre autres, de leur torse nu et luisant de sueur ou de l'eau de la toilette, torse semblable à celui des bouddhas calmes et parfois souriants qui méditent sur les terrasses de Borobudur.    

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Temple de Borobudur, île de Java, Indonésie ; photo @gab

Je suis retourné, depuis, à Kuala-Lumpur, ville géante et moderne, au sens où, comme quasiment partout en Asie désormais, se côtoient deux espaces. Les quartiers « traditionnels », à savoir faits de petits immeubles de béton d’une grande laideur en général, peuplés les uns d’Indiens, les autres de Chinois, et parsemés de rares temples, à l’intérieur desquels on se sent comme « retranché » du monde, à défaut d’être transporté comme à Borobudur au-delà du monde. Et puis les hautes tours de métal et de verre, rivalisant d’originalité architecturale, parfois même d’une certaine beauté, surmontant des malls réfrigérés, grandes allées étincelantes de lumières, de réclames, bordées d’étendues vitrées protégeant les étalages de la mondialisation marchande et reflétant toute une jeunesse déambulante, portable en main et lourde mèche de cheveux lisses, la plupart du temps noirs ou poil de carotte car oxygénés, tombant sur les yeux. Et m’y promenant parfois, car il y fait frais, je ne peux que songer à ceux qui les ont bâtis, ces buildings géants, forêts noires et montagnes grises à la fois, à ceux qui rêvent, une fois retournés dans leur pays, de se faire construire, dans une banlieue lointaine de Dhaka ou de Calcutta, une petite maison vaguement prétentieuse, pour prouver à leur famille que leur souffrance doublement cachée, à celle-ci comme aux gamins en balade dans le paysage artificiel où ils passent leur temps, n’aura pas été inutile.