14 mars 2011

alain rey

Lorsque j’étais enfant, Cher Alain Rey, le premier livre qui m’ait accompagné fut un dictionnaire, un petit Larousse illustré à couverture rouge avec ses deux grandes parties séparées par les quelques feuillets roses recensant des citations latines... J'adorais m'y plonger, regarder une à une toutes les illustrations et c'était là l'occasion, pour moi, de découvrir tout ce qui n'existait pas vraiment dans mon environnement immédiat, à savoir l'art et la culture. Et puis, un dictionnaire, c'est ce qui me permettait de vérifier une orthographe, le sens d'un mot, de savoir si tel verbe était transitif ou intransitif, etc., bref de savoir la langue française.

Il y a quelques années, je m'en souviens bien, vous aviez déclaré que le rôle d'un dictionnaire, en fait, ce n'était pas (plus ?)  tout à fait cela, ou plutôt, que c'était également de "fixer" l'état d'une langue à un moment précis de son histoire, de la manière la plus objective possible, sans imposer ou juger son évolution... Cela m'avait un peu mis mal à l'aise car, soudain, j'avais senti que je perdais un allié considérable, que j'étais laissé "libre" de finalement faire ce que je voulais de ma langue puisqu'il n'y avait plus de "règles" imposées, sauf celle, "démocratique" de la "masse"... Et les années qui ont passé depuis votre déclaration m'ont permis de vérifier cette impression : "solutionner" s'est ajouté à "résoudre" (pour ne pas écrire "s'est substitué") puisque nombre de gens l'utilisent désormais.  Jour après jour, la préposition "sur" a remplacé toutes les autres : on travaille SUR Brive, on va faire telle chose SUR deux heures, et un principal a déclaré récemment qu'il avait tel nombre d'élèves SUR son collège (sans toutefois préciser s'ils étaient parqués sur le toit en terrasse de l'établissement). Une assistante américaine en poste dans une école française m'a demandé, il y a peu, si c'était elle qui avait tort ou non de ne pas employer "sur" à la place de toutes les autres prépositions à force d'entendre les enseignants l'entourant parler la "nouvelle langue" française (qui sera bientôt avalisée par le dictionnaire puisque utilisée par le plus grand nombre).

C'est dans la sphère médiatico-politique (et les deux adjectifs me semblent souvent synonymes) que sont apparus ces dernières années non seulement de nouveaux mots à profusion, mais - et c'est peut-être plus grave ! - de nouveaux sens à des mots déjà existants. Comment pouvoir se comprendre si on joue ainsi avec les signifiants et les signifiés, non pas comme le firent au cours des siècles poètes et écrivains pour le plus grand bien de l'évolution de la langue française, mais juste pour faire croire qu'on l'est, soi-même, "évolué" ? De "initier" à "supporter", on ne sait plus trop ce qu'on veut dire ; on emploie le mot "voile" à la place de "foulard" pour des raisons idéologiques évidentes, sans parler de LA burqa, mot soudainement devenu féminin et recouvrant, c’est le cas de le dire, quelque chose n'ayant aucun rapport avec la réalité désignée par le mot. Et à l’automne dernier, ai entendu à la radio l'un de nos ministres déclarer qu'il fallait augmenter l'âge de la retraite !

Je voudrais, Cher Alain Rey, terminer par trois citations, le Robert étant justement "célèbre" pour ces dernières qui permettent d'enrichir les significations d'un mot et qui parfois m'ont fait rêver, tant elles ouvraient vers des horizons littéraires pour moi insoupçonnés. Comme le verbe "impacter" va sûrement bientôt faire son entrée dans le dictionnaire (en vertu du principe énoncé au début de cette lettre, à la suite, je suppose, de "dérembourser" et autres "interacter"), permettez-moi de vous proposer trois phrases utilisant ce mot ; elles vous permettront peut-être de définir au mieux ce nouveau verbe qui a envahi nos ondes. La première est extraite d'un numéro récent des Inrockuptibles, la deuxième, de la sélection mensuelle des meilleurs articles d’un journal (encore) du soir ... et la dernière du site amazon.fr : "Le monde politique est ainsi fait que ce qui impactera la vie quotidienne des citoyens est aussi sexy qu'un concours de l'ENA alors que les gros titres qui nous distraient à court terme n'auront aucun effet sur notre avenir"; " L'éruption du volcan islandais Eyjafjöll, le 14 avril 2010, a interrompu le trafic aérien du nord de l'Europe pendant une semaine impactant non seulement les passagers mais aussi l'économie mondiale" ; "Nous rencontrons actuellement un souci technique impactant l'affichage des prix modifiés sur la page 'gestion du stock' dans Seller Central (sic)"... Le plus extraordinaire dans ces exemples, c'est qu'à force d'entendre, ainsi, de telles étrangetés, on n'arrive plus à savoir comment on disait "avant" pour signifier la même chose !

 Et je ne m’attarde pas sur les verbes intransitifs devenus transitifs (et inversement), l’usage immodéré des sigles qui ne sont compris que par le cercle étroit de ceux qui sont concernés par leur signification, les mots à la mode et dont le sens n’a aucun rapport avec celui qu’on leur impose, etc.  

J'ai parfois, Cher Alain Rey, envie de sourire face à tout cela pour ne pas trop m'attrister d'un état de fait qui souligne, sans pessimisme excessif, l'appauvrissement de la pensée. Je vous ai entendu il y a quelques jours invité sur une radio nationale à l’heure où, il y a peu, vous nous régaliez de votre savoir et, à entendre vos critiques, j’ai repris espoir… Mon petit Robert à moi date un peu, c'est vrai, puisque je l'ai acheté il y a plus de vingt ans en Algérie (pays de naissance, d'ailleurs de son créateur) et j'y tiens ! Placé à la gauche de mon bureau, il ne passe pas une semaine sans que je ne l'ouvre pour y vérifier quelque orthographe, quelque signification, comme si rien (ou presque) n'avait changé !

dictionnaire,vocabulaire

 Le Journal de l'auteur ; photo ©Jean-François Leclercq

 

14 février 2011

xaypraseuth

Dans quelques mois maintenant, je retournerai en Asie du Sud-Est et y retrouverai certains de mes amis, Bouaphan, Sommay et Kakada, mais pas Xaypraseuth. Je l'avais rencontré il y a deux ans à Don Deth, ou plutôt sur le petit pont qui sépare Don Deth de Don Khon, deux îles du delta du Mekong, non loin de la frontière avec le Cambodge. Il était sur un vélo, torse nu, souriant et bavard et, le soir même, nous nous étions revus dans un restaurant indien alors que dehors, étrange spectacle, les astres nous souriaient : le fin croissant de la Lune, horizontal en ces contrées, était surmonté de deux « étoiles » (des satellites qui, par coïncidence, passaient par là) et on aurait dit la face énigmatique d'un Bouddha... Le lendemain, je louais un vélo pour partir avec lui à la découverte de Dhon Khon, de ses cascades tumultueuses aux eaux brunâtres, de sa plage bordée de pêcheurs, de ses petites gargotes sur pilotis d'où l'on voyait, sombres, les forêts du royaume khmer. Le lendemain encore, j'étais allé me promener seul dans ces îles et ce n'est que le soir, assis face au soleil couchant rosissant le paysage, que je l'avais revu passer en vélo. Et nous avions encore discuté tous les deux.

 Son nom, enfin son "vrai" nom car les Laotiens semblent aimer les surnoms comme pour simplifier les rapports humains, comme pour peut-être également cacher au "monde" le mystère représenté par des assemblages des lettres qui doivent signifier "quelque chose", je ne l’ai su que lorsque je le lui ai demandé, après l’avoir photographié, pour mes archives. Et il en est des noms de villes ou de villages comme des prénoms. Ils semblent magiques, un peu comme les mots qu'on doit prononcer dans les contes pour ouvrir des portes secrètes, pour échapper à la mort. Préparant mon premier voyage, j'avais, sur un guide, consulté les points de passage entre le Laos et les pays tout autour. Et cela donnait : Paksan - Beung Kan, Tha Khaek - Nakhon Phanom, et puis celui que je franchirai : Chiang Khong - Huay Xai... J'éprouve toujours du plaisir à découvrir l'extraordinaire inventivité existant dans le vocabulaire, et cela quels que soient les pays, les régions...

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                               Don Deth, Laos ; photo ©gab

Lohengrin ne voulait pas être nommé et l'interrogation de sa femme poussée à la faute par une Otrude désireuse de restaurer la puissance des anciens dieux, l'obligea à quitter à jamais les rivages de l'Escaut. La princesse Turandot, elle, tue tous ceux qui, tombés amoureux d’elle, ne peuvent répondre aux trois questions qu’elle leur pose. Jusqu'à aujourd'hui, tous ont échoué. Mais un cavalier inconnu se présente et veut être interrogé. Il résout parfaitement les deux premières énigmes. La troisième à laquelle il doit répondre est la suivante : « Quelle est la glace qui peut vous enflammer ? » et lui de répondre : « Vous, vous êtes la glace qui m'enflamme, la dernière réponse est donc  "Turandot" ». et il ajoute : « Pour vous, une seule énigme : trouver le nom que je porte et que vous ne connaissez pas. Et si vous le trouvez, je suis prêt à mourir par amour pour vous ! » . Le nom, toujours, et son avatar, le pseudonyme, qui a trouvé son épanouissement avec Internet où ainsi on cache qui l’on est, le surnom, le diminutif. Dans mon village, loin du Japon et des brumes flamandes, une femme est toujours désignée sous le nom de "la Pinder" et un jour que je demandais pourquoi à l’une de ses voisines, il me fut répondu : "Faut toujours qu'elle fasse son cirque !".

J’avais atterri, il y a deux ans, à l'aéroport Suvarnabhumi de Bangkok, et rejoint le quartier Banglamphu pour y dormir. Et puis j'avais vu quelques temples, le Wat Ratchaphradit, le Wat Ratchabophit, et le War Bowonniwet, ou bien encore ceux-ci : le Wat Rajapraditsathitmahasimaram et son voisin, le Wat Rajabopitsahithitmahasinaram, avant de partir au Laos vers Pak Beng puis Luang Prabang. La magie des noms a opéré pendant toute la durée de ce voyage, y apportant une dimension merveilleuse, semblable à celle que j'éprouverai également face à l'écriture même de ces noms, écritures mystérieuses et belles, tellement plus belles que la nôtre, standardisée et formatée lorsqu'elle apparaît sur l'écran de l'ordinateur, sur les pages d'un livre, sans intérêt, peut-être tout bêtement parce qu'on la « comprend ». Et pour les longs trajets, j'avais choisi un gros livre de Vidiadhar Surajprasad Naipaul : Jusqu'au bout de la foi, histoire de rester amoureux des noms...

Au Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul que je viens de quitter, ai rencontré encore moult noms "exotiques" et charmants, et annoncé à Kéoprasith S., journaliste laotien présent au festival, que je repartais bientôt dans son pays, à la rencontre des tribus Loum, Thoeng et Soung dans le Bolikhamsai…