15 décembre 2011
sophie calle
Il y a quelques années, Sophie Calle, photographe - entre autres - , a proposé un questionnaire renouvelant celui de Proust. En y répondant, avec sincérité, on s'oblige souvent à penser à ce qui ne nous était jamais venu clairement à l'esprit. On s'oblige finalement à se dévoiler bien plus qu'on ne l'imaginait, aussi bien dans les réponses précises que l'on donne que dans celles où l'on biaise...
Quand êtes-vous déjà mort ?
Dans un train-couchettes russe entre Louxor et Assouan, lorsque, en me penchant au bord de la banquette sur laquelle j'étais allongé, je me suis contemplé, immobile, sur la banquette d’en dessous.
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
En général, l’envie, toute naturelle, d’aller aux toilettes...
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Enfant, je ne me rappelle pas avoir eu ce type de rêves. Par contre, adolescent, oui ! Et ceux-là, j’en ai réalisé certains, les restants étant toujours aussi vivaces puisqu’ils sont les rêves de toute ma vie.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres ?
Mes rêves d’adolescent justement.
Vous manque-t-il quelque chose ?
La clef du monde.
Pensez-vous que tout le monde puisse être artiste ?
Tout dépend du sens que l’on donne à ce mot, un sens très mouvant depuis quelques dizaines d’années… Je reste toutefois persuadé que, quitte à passer pour réactionnaire, tout le monde n’est pas « fait » pour être artiste, pas plus que pour être joueur de basket ou mécanicien. Et cela me rappelle une phrase d'un ancêtre du dadaïsme, Arthur Cravan, qui déclarait il y a plus d'un siècle : "Je n'ose plus descendre dans la rue, il n'y a plus que des artistes !"
D’où venez-vous ?
Là, tout de suite ? de ma chambre.
Jugez-vous votre sort enviable ?
Oui, dans le sens où j’ai réussi à ne pas trop déroger aux règles de vie que je m’étais fixées pendant mon adolescence.
A quoi avez-vous renoncé ?
A pratiquer le karaté.
Que faites-vous de votre argent ?
J’en donne à quelques personnes, fais des cadeaux, m’achète des livres, voyage…
Quelle tâche ménagère vous rebute le plus ?
Nettoyer la bonde de la douche.
Quels sont vos plaisirs favoris ?
Lire, écrire, me promener, rencontrer des gens, prendre des photos, et, dans la pratique de toutes ces activités, être surpris !
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Vingt-cinq années de moins !
Citez trois artistes vivants que vous détestez.
Si je les déteste, c’est que, pour moi, ce ne sont pas des artistes ! Il y a des artistes que je n’aime pas parce qu’ils ne me touchent pas, parce qu’ils ne correspondent pas à ce que je suis, tout en reconnaissant leur valeur, sinon leur génie. Et puis il y a les « autres », que je ne déteste pas non plus, mais dont le travail, disons, m’indiffère totalement. Ce que je déteste, par contre, c’est cet enthousiasme collectif des médias dits « culturels » pour certains "artistes" qui, pour moi, ne le méritent pas ! Quant à Sophie Calle, « chouchou », elle-aussi des médias, j’aime certaines de ses démarches, peut-être plus intéressantes que les œuvres qui en sont le résultat…
Que défendez-vous ?
« L’autre », le « différent », lui par exemple :

A., jeune dessinateur de bande dessinée, Yaoundé, Cameroun ; photo ©gab
Qu’êtes-vous capable de refuser ?
Ce qui viole les principes sur lesquels j’ai fondé ma vie ; je me rappelle avoir souvent dit, adolescent, que jamais je ne travaillerais dans une usine d’armement, que je préférais vivre sous une tente au fond d’un bois plutôt que de gagner ma vie en tuant même indirectement celle des autres. Cela n'a pas changé !
Quelle est la partie de votre corps la plus fragile ?
Avec le temps, c’est devenu le dos, même si je n’oublie pas la plus précieuse pour un photographe : les yeux.
Qu’avez-vous été capable de faire par amour ?
Me rendre coupable d’une faute professionnelle il y a bien longtemps.
Que vous reproche-t-on ?
De ne pas comprendre que les autres ne voient pas le monde comme moi je le vois.
A quoi sert l’art ?
Tout dépend du sens, etc., etc. Pour moi, il est, avec le savoir, la preuve de la grandeur de l’espèce humaine. Il est, avec le savoir, un des moyens de comprendre le monde, de le rendre « visible », comme l'écrivit Klee.
Rédigez votre épitaphe.
Je reprendrais le titre français des Mémoires de Pablo Neruda : « J’avoue que j’ai vécu » (« Confieso que he vivido »)
Sous quelle forme aimeriez-vous revenir ?
La même, en plus beau !
17:56 Publié dans enfance, photographies | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : neruda, proust
10 décembre 2011
gérard philipe
Le métro parisien, entre Opéra et la Motte-Piquet , après une nuit sans sommeil entre Rio De Janeiro et Roissy. Et, soudain, mon regard, qui se promenait vaguement sur la paroi jaunâtre de la rame, entre réclames « Learn english very quickly », « Revendez sur Internet immédiatement et à bon prix les cadeaux que vous venez de recevoir », et vitres laidement griffurées par l’acharnement de quelque cutter, fut accroché par quelques lignes écrites, juste au-dessus d’un de ces panneaux publicitaires aux couleurs criardes :
Ephémère inoubliable
Une rose lui battait la poitrine
Le matin où la foudre est tombée sur ce cœur
La pluie a ressemblé aux larmes du soleil
Henri Pichette, Tombeau de Gérard Philipe
Et, immédiatement, je vois la cloison de ma chambre d'enfant, avec son papier à roseaux peints et, dans un cadre rouge, un grand poster de Gérard Philipe en costume de Rodrigue. Je soupçonne maintenant ma mère d’avoir été à l'origine de cet accrochage : elle devait être secrètement amoureuse de l’acteur disparu en pleine jeunesse, elle qui, je pense, ne le vit jamais « en vrai ». Mais il faisait partie de son « univers », car compagnon de route du Parti communiste dont elle était, de loin, sympathisante, tout comme mon père. C’est ainsi qu’enfant, j’avais pu aller admirer les Chœurs de l’Armée Rouge, écouter Jean Ferrat au Palais des Sports, et avais même réussi à obtenir un autographe d’Aragon qui signait à la chaîne son dernier livre dans un stand de la Fête de l’Huma. Grâce au "Parti", j'avais acquis une certaine culture, certes partiale et partielle, mais de qualité.
A la maison, on écoutait religieusement « Les plus beaux poèmes de la langue française » enregistrés sur 33 tours par Maria Casarès et, donc, Gérard Philipe, dont la voix légèrement nasillarde était si reconnaissable. Premières écoutes, là, dans la salle à manger de ma grand-mère, du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud… Après sa mort, son épouse, Anne, avait écrit un petit livre, Le Temps d’un soupir, que ma mère s’était procuré, elle qui ne lisait que Femmes d’aujourd’hui et Modes & Travaux. Comme le poster, le livre a disparu depuis longtemps, et je ne l’ai jamais lu.
En 1971, passant à Ramatuelle avec un oncle, je suis allé me recueillir en plein été sur la tombe de l’acteur, simple et toujours fleurie à l'époque. Depuis son épouse l'a rejoint.
Un peu avant, dans des circonstances dont je n'ai nul souvenir, j’avais rencontré Henri Pichette, aujourd’hui décédé, et qui avait raconté à l’adolescent que j’étais son amitié avec Gérard Philipe, le créateur, avec Maria Casarès, encore elle, de sa pièce Les Epiphanies en 1947 au Théâtre des Noctambules. Comment pouvais-je savoir cela à l’époque, je ne m’en souviens pas. Mais je me rappelle encore aujourd’hui de cet homme un peu "fou", du cadeau qu’il me fit, ce texte des Epiphanies, dans la petite collection « Poésie/Gallimard », et dédié « à Gérard Philipe, jusqu’à la suprême pulsation du monde ».

Premier texte de théâtre que je découvrais jouant avec la typographie, avec des pages parfois "négatives" (caractères d'imprimerie blancs sur fond noir), avec des symboles remplaçant le nom des personnages (une aile d’oiseau pour « l’ami », un loup pour « Monsieur Diable », un gantelet d’armure pour « l’impératif », etc.) Je ne savais pas à l’époque que tous ces détails seraient « enregistrés » dans ma mémoire et participeraient, peu à peu, à certains de mes centres d'intérêt futurs. C’est en 1975 que j’ai visité pour la première fois une exposition des logogrammes de Christian Dotremont, à Paris, Galerie de France, rencontre marquante et, cette fois, définitive.
Je revois, de temps en temps, des films où joua Gérard Philipe, certains ont vieilli, d’autres sont un peu "bancals", mutilés qu'ils furent avant leur sortie pour des raisons commerciales. Mais je peux sans jamais me lasser, voir et revoir La Chartreuse de Parme ou bien Les grandes manœuvres, très loin certes de la modernité des Epiphanies, et en même temps si proches :
Non, ne me tuez pas encore, pas tout de suite. Je ne suis qu’un enfant marié, jeté aux orties, bouleversé par les images d’Epinal, le cinématographe et les cailloux gravés. J’étrenne des voyelles en pelant des oranges. Est-ce ma faute ?
09:41 Publié dans cinémas, enfance, littératures | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : aragon, henri pichette, maria casarès, rimbaud
30 novembre 2011
maurice
Pour la première fois de ma vie, il y a presque trois ans, j'ai ramené entre mes jambes, les cendres d'un mort. C'était dans le train Paris/Brive-la-Gaillarde, et, à mes pieds, dans un sac de toile opaque, une urne qu'un employé des Pompes Funèbres du Père-Lachaise m'avait conseillé de tenir droite. Je pensais l'enterrer bien vite dans le jardin attenant à ma petite maison, mais hélas la terre était gelée et, pendant plusieurs jours, le sac noir est resté sous l'escalier menant aux combles. Et puis, j'ai pu creuser un trou, juste assez profond pour pouvoir y placer l'urne dont le couvercle, contrairement à ce que je croyais, n'était pas scellé. Alors, avant que tout ne soit terminé, je l'ai soulevé, et ai sorti de son habitacle un petit sac plastique transparent contenant les quelques dm3 de cendres blanches qui furent Maurice, décédé quelques semaines auparavant, un premier décembre. Quelques centaines de grammes, voilà ce qui restait non seulement d'un être humain, mais, surtout, de tout ce qui faisait qu'il avait été LUI : son regard, ses gestes et ses paroles, et plus encore, sa mémoire et ses quatre-vingts ans d'histoire !
Tout s'était pour lui comme arrêté en 1948 lorsque, revenant de sa première Générale (il venait de débuter sa carrière d'acteur), et surpris que sa mère ne réponde pas à ses coups de sonnette, il appela le gardien et, une fois entré dans l'appartement, la découvrit, inanimée, dans la salle de bains, asphyxiée par le gaz d'un chauffe-eau défectueux. Elle avait 53 ans, lui vingt et sa vie avait basculé. Un ami l'aida très vite à surmonter "matériellement" le choc, en l'emportant dans une voiture appartenant à sa sœur. Il était acteur lui aussi, venait d'Egypte et ne savait pas encore qu'il jouerait plus tard dans le Lawrence d'Arabie de David Lean le rôle de l'aide de camp d'Omar Sharif. Gamil était beau, riche, très riche et, bien qu'entre les deux jeunes hommes il y eut plus que de l'amitié, il ne laissa jamais l'amour de l'autre l'envahir. Peut-être parce qu'il avait senti qu'il aurait été à jamais confronté à la mère morte, à la femme devenue Sylvia et finalement, l'unique amour de la vie de Maurice.
Et au cours des soixante années qu'il lui restait à vivre, Maurice n'a vécu QUE dans le souvenir de sa mère, des films, fort nombreux qu'ils virent et revirent ensemble, ces films hollywoodiens qui allaient le marquer à jamais, dont il connaissait toutes les scènes, mais également tout le générique jusqu'à la plus obscure couturière responsable des robes de Vivien Leigh dans Autant en emporte le Vent ou de Norma Shearer, la Marie-Antoinette du film éponyme de W.S. Van Dyke. Lorsque j'allais chez lui, dans son petit appartement parisien aux cloisons et murs totalement couverts de livres et de Dvds, toujours il me proposait de voir un film que je ne connaissais pas, souvent américain. Et religieusement, je lisais l'intégralité du générique avec lui, ces longues minutes sur fond noir qui défilent de bas en haut lorsque tout est fini. Il m'était arrivé plusieurs fois de lui proposer un film que j'avais beaucoup aimé, mais qu'il ne connaissait pas. Il trouvait alors toujours une excuse pour ne pas le regarder, pour ne pas le faire "exister" car cela aurait plus ou moins brisé le miroir dans lequel il contemplait son passé.

au coeur du parc national du Queyras ; photo ©gab
Maurice avait été figurant dans deux films majeurs des années 50, peu de temps après la mort de sa mère : French Cancan de Jean Renoir et, surtout, Lola Montès, de Max Ophuls, ressorti sur les écrans parisiens, le lendemain même où il quittait ce monde. Plus jamais, ensuite, il ne serait sous les feux des projecteurs, contrairement à Gamil qui, lui, encore aujourd'hui, fréquente les plateaux de cinéma ou de télévision... Il ne s'agit plus d'être dirigé par David Lean ou Youssef Chahine certes, mais de vivre encore une vie un peu double, comme fut celle de Maurice, finalement. La manière, seule, fut différente.
Avec le printemps qui est arrivé, ensuite, j’ai planté un cerisier du japon, un arbuste pleureur, à l'endroit exact où il repose, juste pour embellir son exil, loin de Paris, mais qui, peut-être, lui rappelle les lieux où, tout jeune, il allait se promener avec sa mère : L'Eden, je l'ai connu... oh, que sa banlieue certes, mais tout de même un Jardin... de quoi, pendant mes quatre premières années et demie, apprendre à voir à hauteur d'herbe, à respirer les giroflées, à me brûler à la neige, à arracher les pissenlits des allées pour la salade du soir... "Pas les grands, voyons, ils sont trop durs !" Oui, un jardin de banlieue, à Ecouen... Et la MORT m'en a chassé, de mon Eden !".
10:39 Publié dans cinémas, rencontres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : maurice barnay, gamil ratib, max ophüls, omar sharif, jean renoir, david lean

