21 avril 2012

françois augiéras

L’Intendant général Lesec, domicilié près de Terrasson en Dordogne, non loin de Sarlat, des Eyzies et des grottes et sombres frondaisons bordant les boucles sauvages de la Vézère, avait apposé de multiples fois, dès qu’il l’eut acheté, un tampon à son nom sur les pages d’un livre des éditions Fernand Sorlot, daté de 1941 et consacré à la pacification du Sahara. Aux éditions Sorlot, sises à Clermont-Ferrand, on pouvait également trouver, brochés, les discours du Maréchal Pétain, des textes de Pierre Boutang et de l’Amiral Darlan. En 1941, l’Empire français existait encore, on ne savait rien de l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, l’Etat français avait élu résidence à Vichy. A Périgueux, au même moment, le jeune François Augiéras adhérait au mouvement de la Jeunesse de France et d’Outre-Mer, mouvement qu’il allait vite quitter, puis rejoignait une troupe théâtrale, Le Théâtre du Berger, dont la première représentation eut lieu à Terrasson non loin de Brive-la-Gaillarde… François était petit berger de Bethléem et, peut-être que parmi les spectateurs qu’il apercevait par un trou du rideau, assis sur de mauvaises chaises, se trouvait l’Intendant général Lesec…

Les représentations se succédèrent, en Corrèze puis dans le Massif-Central, dans les Maisons du Peuple, héritage communiste et, un soir qu’il regardait la nuit de la fenêtre d’un de ces établissements, il découvre  que « mille étoiles d’hiver brillent dans un espace clair, transparent, glacial, au-dessus d’une cour intérieure profonde comme un puits. ». Mille étoiles qu’il retrouvera plus tard, lorsque, devenu berger à Tadmit, sur les Hauts-Plateaux algériens, il passera ses nuits à les contempler. A Aubusson, il visite les ateliers des artisans-liciers, pense entrer chez Lurçat et puis non ! « Mon avenir est ailleurs ; autre chose m’attend dans le très vaste monde, j’en suis persuadé. » Nous sommes à la fin de l’année 1942.

 

vézère, sahara, pétain, algérie, tadmit

Campement de T.E. Lawrence, Wadi Rum, Jordanie ; photo ©gab 

 

Peu d’années après, il rencontrera son vaste monde à lui, fait de vent et d’étendues arides au cœur du plus grand désert de la planète et tous deux, le Sahara et lui-même, resteront indifférents à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, à l’écroulement, un à un, des dominos de l’Empire français, dont l’Algérie ne fut pas l’un des moindres.

En 1944, lors de son premier voyage en terre nord-africaine, on peut penser que son presque voisin de France, l’Intendant général Lesec, avait sûrement terminé de lire les dernières lignes de son livre tamponné et consacré au projet d’une grande ligne de chemin de fer reliant les diverses parties de l’Empire : « Le Méditerranée-Niger jouera donc ce rôle de secteur initial d’une voie ferrée qui, partant de l’Afrique du Nord, traversera le Sahara, le Soudan, le Tchad, le Congo belge où elle se raccordera aux rails existants pour atteindre le Cap. Il sera l’artère maîtresse d’une entreprise de bonification à laquelle l’Europe, tout entière, sera intéressée, et qui de ce fait sera placée, au nord de l’Equateur, sous le signe de la France. »

Mais François Augiéras a voyagé bien au-delà de l’Equateur, bien au-dessus en réalité, au-dessus des contingences d’un monde qui devait selon lui disparaître avant que n’apparaissent les hommes de l’Avenir, qu’il attend, avec « Un invincible attrait pour le ciel, d’aventure en aventure, et de masque en masque. »

Et, en attendant l'arrivée de ce "Nouveau monde", il a écrit...

29 janvier 2012

alain blottière 2

[suite de alain blottière 1...]

 

A l'origine de tout cela, un livre de souvenirs de la mère d'un jeune résistant, Thomas Elek. Et puis un auteur parcourant Paris pour y retrouver les lieux où vécut et mourut celui-ci. Et puis un livre où l'auteur s'est mué en cinéaste désireux de faire un film sur ce résistant. Et puis un acteur, Gabriel, qui s'identifie plus que de raison à l'adolescent qu'il doit incarner. En lisant Le Tombeau de Tommy, on passe sans arrêt du script du film aux considérations du narrateur-cinéaste expliquant son travail de recherche historique et biographique, décrivant les transformations de Gabriel devenu Tommy, mais également ses propres sentiments face à cet adolescent qui confond vie réelle et vie jouée, tout comme le lecteur qui peu à peu n'arrive plus à imaginer qu'en réalité il n'y eut aucun film tourné et qu'à part l'auteur,  son Tommy, et ceux qui, historiquement, l'entouraient, aucune équipe de tournage n'avait jamais existé !

Au moins jusqu'à l'an dernier...

Il y a quelques jours, ai regardé le documentaire de Philippe Freling, On l'appelait Tommy, écrit par lui-même en collaboration avec Alain Blottière, et reprenant les grandes lignes de l’histoire de Thomas Elek, l’arrivée de sa famille, hongroise, en France, son enfance, pauvre mais pas misérable, son engagement dans la Résistance, et enfin sa capture et sa mort au Mont-Valérien. Avec des documents d’époque, des interviews, dont celle de l’écrivain, la voix de la mère de Thomas, la voix - magnifique - de Catherine Hiegel lisant des extraits du livre que ladite mère avait écrit, et puis un jeune lycéen qui parcourt, aujourd’hui et en plein soleil, les rues où Tommy était passé, passant devant les façades derrière lesquelles il avait habité, en liberté comme en prison, jusqu’à la pelouse du Mont-Valérien où, sur une des rares photos montrant quelques-unes des exécutions qui s’y étaient déroulées, on découvre, parmi ses compagnons, le visage fier de Thomas Elek regardant froidement l’objectif. Le film, imaginé dans le livre, est devenu une réalité, ou plutôt une autre fiction car loin du film que moi-même j’avais imaginé. Il ne s’agit pas là de qualité, bien sûr, juste du décalage entre deux « vérités », la mienne, créée à la lecture du livre d’Alain Blottière, et celle de ce dernier associée au travail de Philippe Freling… Jean Mauvais, le "Jeune homme d'aujourd'hui" qui suit les traces du héros, a bien l'âge qu'avait Tommy, peut-être la peau de son visage a-t-elle la même carnation, mais il ne ressemble pas à celui que j'avais "construit" à la lecture du Tombeau de Tommy. Trop "lisse" peut-être, à moins que le soleil, les feuilles aux arbres, l'été que l'on devine ne correspondent à l'image que je me faisais d'une période ne pouvant être que sombre et associée à un certain hiver. L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville... Pourtant cette clarté, ces couleurs, elles ont l'avantage, par contraste, de nous promener dans un présent plus insouciant, moins terrifiant que le passé parisien des années 40.

 thomas elek,philippe freling,catherine hiegel,jena-pierre melville,résistance

Terrasse Modigliani, Paris ; photo  ©gab

Et Tommy, qui était-il, "en vrai", au milieu de ces lieux "vrais", en hiver comme en été, de ces archives "vraies", noir & blanc ou sépia ? Juste quelques photos énigmatiques où apparaît un garçon pâle, juif, hongrois et communiste, et que seule l'écriture de sa mère a permis de cerner. Mais une mère, cela peut-il écrire la vérité sur un fils ?

Le dernier livre d'Alain Blottière était bien un roman, même si l'histoire filmée qui l'accompagne désormais est de l'histoire. Grâce aux mises en abyme,  comme plusieurs vitres superposées révélant par transparence une réalité qui se déforme au fur et à mesure qu'elle les traverse, il ne faisait que parler d'amours, absents - et c'est normal - du film, ceux, par exemple, d'Hélène pour Tommy, de Gabriel pour son personnage, du narrateur pour ces deux êtres-là, et du lecteur, pris dans ses souvenirs, pour "la jeunesse du monde".

22 janvier 2012

alain blottière 1

Il y a une dizaine d'années, alors que j'accompagnais à Hébron un petit groupe d'écrivains français venus participer au premier Salon du Livre de Gaza, je suis tombé sur quelques adolescents palestiniens juchés sur des vélos appuyés le long du mur en pierres d'une grosse maison de la vieille ville. Non loin, au-dessus de l'échoppe d'un forgeron palestinien, sur la terrasse ceinturée d'un haut grillage surmonté de fil de fer barbelé, de petits enfants juifs couraient après un ballon dans l'espace forcément réduit qui leur était dévolu, à l'ombre déployée d'un drapeau bleu et blanc tout neuf. Ils faisaient partie de la petite centaine de personnes ayant établi un camp retranché au cœur d'une ville où vivent plus de cent mille Palestiniens car, selon eux, cette terre leur appartient, leur a été promise et désormais donnée par Dieu lui-même... Les adolescents nous regardent, curieux de rencontrer quelques étrangers s'intéressant à leur quartier. Je me tourne vers mon voisin et lui demande : "j'ai envie de les prendre en photo..." Et Alain Blottière de me répondre avec empressement : "Oui, oui, allez-y ! Ils sont très bien !". Et j’oriente mon appareil dans leur direction, ils sourient, font les jolis cœurs, et je capture leur image. L'un d'eux, depuis cet après-midi-là, n'a peut-être plus supporté le fait accompli, n'a plus voulu continuer d'étouffer, lui et les siens, sous le regard armé des militaires les dominant du haut des terrasses les plus hautes et qui, parfois, empoisonnent l'eau des citernes placées à leur côté, histoire de bien montrer que ce sont eux les plus forts. L'un d'eux, depuis cet après-midi-là, s'est peut-être enrôlé dans une organisation clandestine et est parti se faire exploser en tuant des inconnus qui ne lui avaient rien fait, quelque part, à Tel-Aviv ou Beer-shev’a, pour une cause qu'il estimait juste. /...Tommy savait qu'ils avaient, eux aussi, une mère, une épouse, des enfants peut-être qui les attendaient, et n'étaient que bien involontairement complices de l'entreprise nazie.../

 hébron1.jpg

                               Hébron, Palestine ; photo ©gab

 Il y a quelques années, alors que j'étais absent de chez moi, un couple d'honorables habitants parmi la petite centaine que compte mon village situé à environ deux cents kilomètres de Vichy, s'en est allé à la gendarmerie pour me « dénoncer» : dans mon jardin, en effet, ils avaient remarqué, à moitié caché par le lierre, non pas un nain semblable à ceux qu'eux-mêmes ont sur leur pelouse, mais un petit drapeau palestinien d'un format légèrement inférieur à celui d'une demi-feuille de papier machine et invisible de la ruelle qui longe ma maison.  Ils ont également déclaré qu'ils ne savaient pas trop ce que je faisais, comment je gagnais ma vie, que j'étais souvent absent et en plus, dans des pays dont on ne dit pas le plus grand bien aux infos télévisées. La mairie reçut alors très vite la visite des représentants de l'ordre et à la secrétaire, la question fut posée, abrupte : "Est-ce que vous croyez qu'il serait capable de lancer une bombe ce monsieur ?!" Elle m'a raconté, plus tard, avoir éclaté de rire tellement cela lui avait semblé digne d'un sketch de la Caméra invisible... Soixante ans plus tôt, dans les mêmes locaux, avait été dénoncés à la Gestapo, par des résistants, d'autres résistants, mais appartenant à un groupe concurrent, quatre ou cinq garçons à peine sortis de l'adolescence. Ils furent emmenés et fusillés au creux le plus profond de la forêt qui s'avance en lisière de mon village, à deux pas de la pelouse parfaitement taillée où s'amusent quelques nains rieurs. /... un homme en manteau et chapeau noirs dans la cour de l'immeuble de Wajsbrot, face à la concierge. "un grand blond, frisé, en manteau bleu", lui dit-elle alors qu'il observe le mot de Tommy. - Il était quelle heure ? - Vers les 11 heures [...] - Merci beaucoup madame Lefrançois, Vous nous avez rendu un grand service.".../

Il y a deux ans, au Marché aux Puces de Saint-Ouen où m'avait emmené mon ami "Guy Môquet", que je surnomme ainsi car il habite à la sortie de métro du même nom, j'ai trouvé en vente, par hasard et bien cher, un petit livre de photos sur la libération de Paris, plaquette sortie juste après cet évènement et dont je possède un exemplaire donné par mon père qui y participa, jeune résistant FTP. Certains de ses camarades y figurent, d'autres tombèrent au cours de ces journées et sur le quai de la station Guy-Môquet, derrière une vitre, on peut voir le fac-similé de la fameuse dernière lettre du jeune fusillé, quelques affiches et photos de ses compagnons, aussi jeunes que le héros du dernier livre d'Alain Blottière, Tommy, sorti il y a plus de deux ans. Et c'est en le lisant que s’étaient superposés dans ma tête les différents souvenirs que je viens d'évoquer car, chacun, de façon imprévue, l'illustrait : l'attentat comme mode de résistance à une occupation considérée comme illégitime, la délation comme mode de vie et parfois de mort en conséquence, l'héroïsme, enfin, comme façon ultime de donner un sens à sa vie.

[à suivre...]