08 mai 2012
françois hollande
Je vous connais, cher François Hollande, depuis plus de vingt ans, tout simplement parce que vous êtes, pour quelques jours encore, mon député, parce que je vous ai rencontré, quelques fois, lors des préparations des activités culturelles du Musée de Tulle, parce qu'il nous est arrivé d'être à des tables voisines à la terrasse d'un café ou à l'intérieur d'un restaurant. Je me rappelle vous avoir croisé, il y a trois ou quatre ans, lors des Nuits de Nacre, festival d'accordéon de renommée désormais internationale. Vous marchiez seul sur le trottoir, le dos de votre veston était fripé, vos joues étaient rougies par le soleil de la mi-septembre, et chaque personne croisée vous faisait la bise ou vous serrait chaleureusement la main. Jamais, à cette époque, je n'aurais imaginé votre futur destin.

A la Taverne du sommelier, Tulle, avec Cl. Duneton, sept. 2008 ; photo ©gab
Dès avant votre victoire récente, j'ai tout entendu et lu sur vous dans les médias, et surtout de gens qui ne vous connaissaient pas. Souvent le pire, rarement le meilleur. Enfin, jusqu'au soir du 6 mai 2012, puisque maintenant, on vous trouve mille qualités, une intelligence hors-pair, un sens de la tactique qui rappelle François Mitterrand, un sens de la gestion qui prouve votre filiation avec Lionel Jospin ou Jacques Delors, une vision qui vous rapproche de Pierre Mendès-France, etc. Je vous sais assez intelligent pour considérer à leur juste valeur ces jugements de la dernière heure.
Alors qu'ici ou là votre entourage plus ou moins proche piaffe déjà d'ambitions, que vous savez que votre victoire, à l'issue de l'interminable Star Académy présidentielle que nous venons de vivre, est le résultat de mille réflexions (au mieux !) plus ou moins contradictoires de millions d'électeurs, alors que vos discours ces temps furent truffés - c'est la loi du genre - de beaux et de bons mots (mais peut-être pas toujours les bons), je voudrais vous demander quelque chose.
Je voudrais solliciter de votre part une faveur, à mon sens essentielle, à quelques jours de votre prise de fonctions : que vous mettiez TOUT en oeuvre pour faire comprendre (si cela est encore possible...) au peuple français que la France de 2012 n'est plus celle des Trente glorieuses (dont les anciens acteurs ont massivement voté pour votre adversaire), économiquement, culturellement et socialement. Que vous redonniez leur place à ceux qui par leurs connaissances ont le recul nécessaire pour aider à cette compréhension, aux historiens par exemple, afin que cessent les terrifiantes diatribes entendues surtout dans le "camp" d'en face, mais également dans le vôtre ou dans celui de vos sympathisants, dans les médias, quels qu'ils soient, CONTRE les uns ou les autres, et cela grâce à la formidable puissance du Verbe. La campagne électorale a été l'occasion d'une cristallisation de ces haines formulées depuis déjà longtemps par les oligarchies au pouvoir ou aspirant à l'atteindre. Les discours racistes, xénophobes, homophobes, et j'en passe, le détournement des valeurs de la République ne sont pas que le fait d'un "peuple" mal informé ou désespéré, mais bien celui de nos "élites" en donnant un sens faux à ce mot. Si vous pouviez demander à vos futur(e)s ministres, à vos futur(e)s député(e)s de réfléchir avant de causer, avant d'éventuellement mentir, de connaître, un peu, ce dont ils vont parler, le fond donc, mais également le sens des mots qu'ils vont utiliser pour parler de ce fond, bref, d'avoir assez de culture pour éviter les dérives auxquelles nous avons assisté ces dernières années, peut-être que cela permettrait de retrouver un peu d'espoir.
J'aurais aimé que votre victoire soit aussi large que celle de Jacques Chirac il y a dix ans, car les discours tenus ces temps ont souvent, par comparaison, rendus presque anodins ceux de J.M. Le Pen à l'époque, même si leur sophistication, évidente, a donné l'illusion qu'ils étaient plus "acceptables". Certains mots peuvent tuer lorsqu'ils sont utilisés n'importe comment, par ignorance, ou bien - et cela est pire - à dessein, et à dessein dans un sens faux aussi bien par les hommes politiques que par ceux qui, multi-cartes, dans les médias, assènent jour après jour leur conception du monde, leur idéologie, parfois nauséabonde, bien souvent la preuve de leur inculture crasse.
A la fin de votre discours de Tulle, le 6 mai, sur la tribune montée entre la cathédrale et le musée, des accordéonnistes vous ont rejoint pour interpréter La Vie en rose. Le lendemain, sur une radio nationale, une chroniqueuse s'est moquée avec condescendance de ce final, le considérant implicitement comme la preuve de votre côté assurément "péquenot" de futur président. Ce n'était ni du racisme, ni de la xénophobie, juste ce léger mépris pour une culture populaire qu'elle ne connaissait pas. Et je me suis senti, un instant, blessé. Alors, je vous en prie, Monsieur le Président, redonnez dès maintenant du contenu et leur vrai sens aux mots (en commençant par les trois de notre devise républicaine), afin que les médias - "intermédiaires" entre le pouvoir et le peuple - aient envie de faire de même. Et alors, je serai définitivement fier de vous.
19:16 Publié dans géopolitique, sociétés | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : tulle, françois mitterrand, lionel jospin, jacques delors, pierre mendès-france, jacques chirac
28 avril 2012
georges perec 2
À la lecture de mes "je me souviens..." des années 80, je me suis pris au jeu et ai décidé de jeter sur le papier ceux des années 90, sans me soucier de leur éventuelle importance relative ni de la chronologie, juste ceux qui, "comme ça", me revenaient, dans l'instant, en mémoire.
Je me souviens du journal intime retrouvé dans la poche d'un soldat irakien mort dans les sables du Koweït,
je souviens d'un coup de foudre dans une allée du salon du livre de Gaza, un soir d'octobre, après avoir écouté, dans l'après-midi même, une des premières chansons de Rufus Wainwright, Imaginary love,
je me souviens de la foule soudain silencieuse, un matin de juillet, sur des galets dieppois, et se levant sans s'être donné le mot parce que le soleil venait de disparaître,
je me souviens avoir possédé pendant quelques années un certain pouvoir et m'être aperçu que cela ne m'intéressait pas outre mesure,
je me souviens des ambitions des uns, des intrigues des autres, sans cesse étonné que les êtres humains acceptent si difficilement leur condition humaine,
je me souviens des heures passées sur un marché pakistanais à découvrir, en cassette, une musique totalement nouvelle pour moi,
je me souviens avoir dîné avec Sapho dans un restaurant quelconque de la banlieue de Tel-Aviv, alors qu'à une table voisine une des Spice Girls bécotait son petit copain,
je me souviens des cheveux de Rami ébouriffés devant les pyramides,
je me souviens de la décision des responsables français du Centre Culturel Français de Kigali de protéger son personnel hutu en laissant le tutsi à la merci des machettes,
je me souviens des mains d'Emily couvertes d'arabesques de henné au seuil d'une maison de Mintirib,
je me souviens du désespoir qui m'a étreint, souvent, quand je ne savais pas si ma vie allait redevenir aventureuse et de la délicieuse journée organisée par Chantal D. à Mongivray pour fêter mon retour à la vie aventureuse,
je me souviens de députés, de sénateurs et de ministres, d'ambassadeurs et même de chefs d'Etat rencontrés, et avoir retrouvé parmi eux la même proportion d'hommes exceptionnels et de très médiocres que dans le reste de la population,
je me souviens que les années 90 furent pour moi celles des nœuds-papillons et de la guerre.

Le Consul Général de France, M. Stanislas Lefebvre de Laboulaye, à Jérusalem, le jour de son intronisation ; photo : archives Consulat de France à Jérusalem
09:55 Publié dans géopolitique, monde musulman, musiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jérusalem, gaza, mintirib, oman, koweït, irak, kigali, sapho, rufus wainwright
21 avril 2012
françois augiéras
L’Intendant général Lesec, domicilié près de Terrasson en Dordogne, non loin de Sarlat, des Eyzies et des grottes et sombres frondaisons bordant les boucles sauvages de la Vézère, avait apposé de multiples fois, dès qu’il l’eut acheté, un tampon à son nom sur les pages d’un livre des éditions Fernand Sorlot, daté de 1941 et consacré à la pacification du Sahara. Aux éditions Sorlot, sises à Clermont-Ferrand, on pouvait également trouver, brochés, les discours du Maréchal Pétain, des textes de Pierre Boutang et de l’Amiral Darlan. En 1941, l’Empire français existait encore, on ne savait rien de l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, l’Etat français avait élu résidence à Vichy. A Périgueux, au même moment, le jeune François Augiéras adhérait au mouvement de la Jeunesse de France et d’Outre-Mer, mouvement qu’il allait vite quitter, puis rejoignait une troupe théâtrale, Le Théâtre du Berger, dont la première représentation eut lieu à Terrasson non loin de Brive-la-Gaillarde… François était petit berger de Bethléem et, peut-être que parmi les spectateurs qu’il apercevait par un trou du rideau, assis sur de mauvaises chaises, se trouvait l’Intendant général Lesec…
Les représentations se succédèrent, en Corrèze puis dans le Massif-Central, dans les Maisons du Peuple, héritage communiste et, un soir qu’il regardait la nuit de la fenêtre d’un de ces établissements, il découvre que « mille étoiles d’hiver brillent dans un espace clair, transparent, glacial, au-dessus d’une cour intérieure profonde comme un puits. ». Mille étoiles qu’il retrouvera plus tard, lorsque, devenu berger à Tadmit, sur les Hauts-Plateaux algériens, il passera ses nuits à les contempler. A Aubusson, il visite les ateliers des artisans-liciers, pense entrer chez Lurçat et puis non ! « Mon avenir est ailleurs ; autre chose m’attend dans le très vaste monde, j’en suis persuadé. » Nous sommes à la fin de l’année 1942.

Campement de T.E. Lawrence, Wadi Rum, Jordanie ; photo ©gab
Peu d’années après, il rencontrera son vaste monde à lui, fait de vent et d’étendues arides au cœur du plus grand désert de la planète et tous deux, le Sahara et lui-même, resteront indifférents à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, à l’écroulement, un à un, des dominos de l’Empire français, dont l’Algérie ne fut pas l’un des moindres.
En 1944, lors de son premier voyage en terre nord-africaine, on peut penser que son presque voisin de France, l’Intendant général Lesec, avait sûrement terminé de lire les dernières lignes de son livre tamponné et consacré au projet d’une grande ligne de chemin de fer reliant les diverses parties de l’Empire : « Le Méditerranée-Niger jouera donc ce rôle de secteur initial d’une voie ferrée qui, partant de l’Afrique du Nord, traversera le Sahara, le Soudan, le Tchad, le Congo belge où elle se raccordera aux rails existants pour atteindre le Cap. Il sera l’artère maîtresse d’une entreprise de bonification à laquelle l’Europe, tout entière, sera intéressée, et qui de ce fait sera placée, au nord de l’Equateur, sous le signe de la France. »
Mais François Augiéras a voyagé bien au-delà de l’Equateur, bien au-dessus en réalité, au-dessus des contingences d’un monde qui devait selon lui disparaître avant que n’apparaissent les hommes de l’Avenir, qu’il attend, avec « Un invincible attrait pour le ciel, d’aventure en aventure, et de masque en masque. »
Et, en attendant l'arrivée de ce "Nouveau monde", il a écrit...
09:57 Publié dans géopolitique, histoires, littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vézère, sahara, pétain, algérie, tadmit

