06 mars 2012
éric
Je lis toujours et depuis « toujours ».
J’ai découvert les livres durant une enfance sans télévision, ceux que ma mère m’achetait, Bibliothèque Verte ou Rouge & Or, alors qu’elle collectionnait pour moi, « pour plus tard », des Œuvres Complètes d’écrivains classiques achetées par correspondance et à tempérament. Celles-là étaient empilées dans une armoire et je ne les ai découvertes qu’à la mort de mes parents, à la fin de mon enfance. Il y avait là « tout » Hugo, « tout » Balzac, Molière et Corneille et puis Shakespeare et Cendrars ainsi que des ouvrages dont je me suis toujours demandé ce qui avait poussé ma mère à me les acheter, comme un Savonarole de Georges Mounin et Le Procès de Gilles de Rais de Georges Bataille. Peut-être à cause du prénom des auteurs...
Pendant toute mon adolescence, je n’ai cessé de lire et d’aimer certains livres sans savoir pourquoi je les aimais, étonné cependant que certains me fascinent tant, dans leur totalité ou bien pour certains chapitres, que je relisais avec délectation. Il y eut Les Illusions perdues d’Honoré de Balzac, L’Île au trésor de Stevenson, Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë, Sans famille d'Hector Malot…
Enfant, j’attendais avec impatience la sortie, chaque jeudi, de PILOTE, que j’allais chercher chez la marchande de journaux, une grosse femme en blouse grise, à lunettes « cul de bouteille », et dont la boutique, antre sombre et sale, était pleine comme un œuf de tout ce qu’on peut imaginer, de revues et journaux en effet, accrochés par des pinces à linge à des cordes qui traversaient son magasin, mais on y trouvait également des boutons, des chaussettes et puis des bas, du cirage, des serpillères, des stylos-bille ou du dentifrice. Dans PILOTE, il y avait plusieurs bandes dessinées en feuilleton, Astérix, Tanguy et Laverdure, mais, surtout, les aventures du pirate Barbe-Rouge qui me passionnaient obscurément au cours de ces « années-primaire », passion que je ne compris qu’il y a peu lorsque, les retrouvant, rééditées, je m’y replongeais. Ce qui m'y plaisait, certes, c’étaient les voyages exotiques, avec les paysages qui leurs étaient associés, les aventures, nombreuses et dangereuses, l'amitié « entre hommes ». Mais c'était surtout un personnage, celui du fils adoptif de Barbe-Rouge, Eric, auquel, inconsciemment, je m’identifiais, parce qu’il était un moi-même « rêvé », et qu’il me sortait d’une ambiance familiale plus proche de celle de L’Enfance nue de Pialat que des films bourgeois de la fin des années 60. Je ne le savais pas, mais j'admirais son tricorne et sa lavalière, lorsque, incognito, il parcourait les propriétés de sa famille, voulant récupérer ses biens, lui, le fils caché d’un noble qui avait été tué par Barbe-Rouge lors de l'abordage de son bateau, et recueilli par lui « parce qu'il n'avait pas eu peur ». J’aimais qu’il soit à la fois un aristocrate et un vagabond des mers, et j’aimais encore plus la liberté qui était sienne de se promener sur les océans, au cœur des forêts des Caraïbes, pieds nus, parmi les populations locales à la peau sombre, lui qui était alors torse nu et avait la peau si claire. Sa couleur de peau, d'ailleurs, n'était que contraste et je n'ai jamais senti de la part des auteurs, ni à l'époque, ni à la relecture, un quelconque racisme, une quelconque supériorité implicite d'Eric sur les indigènes ou sur Baba, son compagnon, noir, d'aventure... Sa peau nue, c'était, pour moi, la liberté et sa beauté !

vignette extraite du Démon des Caraïbes, texte J.M. Charlier, dessin V. Hubinon
Plus tard, je me plongerais dans de « vrais » livres « pour la jeunesse », comme Le Prince d’Omeyya d’un certain Anthony Fon Eisen racontant comment un prince de la première dynastie musulmane, celle des Omeyyades de Damas, échappa à l’extermination programmée de sa famille par les futurs Abbassides, et, au terme d'une longue route dans le désert, se réfugia en Espagne pour y fonder ce qui deviendra le califat de Cordoue...
De la mer au désert, toujours les mêmes étendues ondulantes, même si, à leur surface, se succédaient des combats, des drames et des souffrances. Mais je ne les voyais pas comme réels puisqu'ils n'étaient que textes ou dessins... La seule chose qui m'intéressait, c'était de constater que la vie pouvait être autre chose que ce que je vivais, que vivaient ceux parmi lesquels j'évoluais et qui me semblait - ô regard méprisant de l'enfance - d'une morne banalité. Pourtant, elle ne fut, ma prime vie, rien de tout cela, mais ce n'est qu'avec le basculement d'après l'adolescence que je m'en suis rendu compte. Lorsque je me suis aperçu que mes origines n'étaient pas, dans un sens - noblesse en moins - si éloignées que cela de celles d'Eric. Même si - et cela n'a pas changé - j'ai toujours eu horreur de l'eau !
14:29 Publié dans bande dessinée, enfance | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journal pilote, charlier, hubinon, pialat
15 décembre 2011
sophie calle
Il y a quelques années, Sophie Calle, photographe - entre autres - , a proposé un questionnaire renouvelant celui de Proust. En y répondant, avec sincérité, on s'oblige souvent à penser à ce qui ne nous était jamais venu clairement à l'esprit. On s'oblige finalement à se dévoiler bien plus qu'on ne l'imaginait, aussi bien dans les réponses précises que l'on donne que dans celles où l'on biaise...
Quand êtes-vous déjà mort ?
Dans un train-couchettes russe entre Louxor et Assouan, lorsque, en me penchant au bord de la banquette sur laquelle j'étais allongé, je me suis contemplé, immobile, sur la banquette d’en dessous.
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
En général, l’envie, toute naturelle, d’aller aux toilettes...
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Enfant, je ne me rappelle pas avoir eu ce type de rêves. Par contre, adolescent, oui ! Et ceux-là, j’en ai réalisé certains, les restants étant toujours aussi vivaces puisqu’ils sont les rêves de toute ma vie.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres ?
Mes rêves d’adolescent justement.
Vous manque-t-il quelque chose ?
La clef du monde.
Pensez-vous que tout le monde puisse être artiste ?
Tout dépend du sens que l’on donne à ce mot, un sens très mouvant depuis quelques dizaines d’années… Je reste toutefois persuadé que, quitte à passer pour réactionnaire, tout le monde n’est pas « fait » pour être artiste, pas plus que pour être joueur de basket ou mécanicien. Et cela me rappelle une phrase d'un ancêtre du dadaïsme, Arthur Cravan, qui déclarait il y a plus d'un siècle : "Je n'ose plus descendre dans la rue, il n'y a plus que des artistes !"
D’où venez-vous ?
Là, tout de suite ? de ma chambre.
Jugez-vous votre sort enviable ?
Oui, dans le sens où j’ai réussi à ne pas trop déroger aux règles de vie que je m’étais fixées pendant mon adolescence.
A quoi avez-vous renoncé ?
A pratiquer le karaté.
Que faites-vous de votre argent ?
J’en donne à quelques personnes, fais des cadeaux, m’achète des livres, voyage…
Quelle tâche ménagère vous rebute le plus ?
Nettoyer la bonde de la douche.
Quels sont vos plaisirs favoris ?
Lire, écrire, me promener, rencontrer des gens, prendre des photos, et, dans la pratique de toutes ces activités, être surpris !
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Vingt-cinq années de moins !
Citez trois artistes vivants que vous détestez.
Si je les déteste, c’est que, pour moi, ce ne sont pas des artistes ! Il y a des artistes que je n’aime pas parce qu’ils ne me touchent pas, parce qu’ils ne correspondent pas à ce que je suis, tout en reconnaissant leur valeur, sinon leur génie. Et puis il y a les « autres », que je ne déteste pas non plus, mais dont le travail, disons, m’indiffère totalement. Ce que je déteste, par contre, c’est cet enthousiasme collectif des médias dits « culturels » pour certains "artistes" qui, pour moi, ne le méritent pas ! Quant à Sophie Calle, « chouchou », elle-aussi des médias, j’aime certaines de ses démarches, peut-être plus intéressantes que les œuvres qui en sont le résultat…
Que défendez-vous ?
« L’autre », le « différent », lui par exemple :

A., jeune dessinateur de bande dessinée, Yaoundé, Cameroun ; photo ©gab
Qu’êtes-vous capable de refuser ?
Ce qui viole les principes sur lesquels j’ai fondé ma vie ; je me rappelle avoir souvent dit, adolescent, que jamais je ne travaillerais dans une usine d’armement, que je préférais vivre sous une tente au fond d’un bois plutôt que de gagner ma vie en tuant même indirectement celle des autres. Cela n'a pas changé !
Quelle est la partie de votre corps la plus fragile ?
Avec le temps, c’est devenu le dos, même si je n’oublie pas la plus précieuse pour un photographe : les yeux.
Qu’avez-vous été capable de faire par amour ?
Me rendre coupable d’une faute professionnelle il y a bien longtemps.
Que vous reproche-t-on ?
De ne pas comprendre que les autres ne voient pas le monde comme moi je le vois.
A quoi sert l’art ?
Tout dépend du sens, etc., etc. Pour moi, il est, avec le savoir, la preuve de la grandeur de l’espèce humaine. Il est, avec le savoir, un des moyens de comprendre le monde, de le rendre « visible », comme l'écrivit Klee.
Rédigez votre épitaphe.
Je reprendrais le titre français des Mémoires de Pablo Neruda : « J’avoue que j’ai vécu » (« Confieso que he vivido »)
Sous quelle forme aimeriez-vous revenir ?
La même, en plus beau !
17:56 Publié dans enfance, photographies | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : neruda, proust
10 décembre 2011
gérard philipe
Le métro parisien, entre Opéra et la Motte-Piquet , après une nuit sans sommeil entre Rio De Janeiro et Roissy. Et, soudain, mon regard, qui se promenait vaguement sur la paroi jaunâtre de la rame, entre réclames « Learn english very quickly », « Revendez sur Internet immédiatement et à bon prix les cadeaux que vous venez de recevoir », et vitres laidement griffurées par l’acharnement de quelque cutter, fut accroché par quelques lignes écrites, juste au-dessus d’un de ces panneaux publicitaires aux couleurs criardes :
Ephémère inoubliable
Une rose lui battait la poitrine
Le matin où la foudre est tombée sur ce cœur
La pluie a ressemblé aux larmes du soleil
Henri Pichette, Tombeau de Gérard Philipe
Et, immédiatement, je vois la cloison de ma chambre d'enfant, avec son papier à roseaux peints et, dans un cadre rouge, un grand poster de Gérard Philipe en costume de Rodrigue. Je soupçonne maintenant ma mère d’avoir été à l'origine de cet accrochage : elle devait être secrètement amoureuse de l’acteur disparu en pleine jeunesse, elle qui, je pense, ne le vit jamais « en vrai ». Mais il faisait partie de son « univers », car compagnon de route du Parti communiste dont elle était, de loin, sympathisante, tout comme mon père. C’est ainsi qu’enfant, j’avais pu aller admirer les Chœurs de l’Armée Rouge, écouter Jean Ferrat au Palais des Sports, et avais même réussi à obtenir un autographe d’Aragon qui signait à la chaîne son dernier livre dans un stand de la Fête de l’Huma. Grâce au "Parti", j'avais acquis une certaine culture, certes partiale et partielle, mais de qualité.
A la maison, on écoutait religieusement « Les plus beaux poèmes de la langue française » enregistrés sur 33 tours par Maria Casarès et, donc, Gérard Philipe, dont la voix légèrement nasillarde était si reconnaissable. Premières écoutes, là, dans la salle à manger de ma grand-mère, du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud… Après sa mort, son épouse, Anne, avait écrit un petit livre, Le Temps d’un soupir, que ma mère s’était procuré, elle qui ne lisait que Femmes d’aujourd’hui et Modes & Travaux. Comme le poster, le livre a disparu depuis longtemps, et je ne l’ai jamais lu.
En 1971, passant à Ramatuelle avec un oncle, je suis allé me recueillir en plein été sur la tombe de l’acteur, simple et toujours fleurie à l'époque. Depuis son épouse l'a rejoint.
Un peu avant, dans des circonstances dont je n'ai nul souvenir, j’avais rencontré Henri Pichette, aujourd’hui décédé, et qui avait raconté à l’adolescent que j’étais son amitié avec Gérard Philipe, le créateur, avec Maria Casarès, encore elle, de sa pièce Les Epiphanies en 1947 au Théâtre des Noctambules. Comment pouvais-je savoir cela à l’époque, je ne m’en souviens pas. Mais je me rappelle encore aujourd’hui de cet homme un peu "fou", du cadeau qu’il me fit, ce texte des Epiphanies, dans la petite collection « Poésie/Gallimard », et dédié « à Gérard Philipe, jusqu’à la suprême pulsation du monde ».

Premier texte de théâtre que je découvrais jouant avec la typographie, avec des pages parfois "négatives" (caractères d'imprimerie blancs sur fond noir), avec des symboles remplaçant le nom des personnages (une aile d’oiseau pour « l’ami », un loup pour « Monsieur Diable », un gantelet d’armure pour « l’impératif », etc.) Je ne savais pas à l’époque que tous ces détails seraient « enregistrés » dans ma mémoire et participeraient, peu à peu, à certains de mes centres d'intérêt futurs. C’est en 1975 que j’ai visité pour la première fois une exposition des logogrammes de Christian Dotremont, à Paris, Galerie de France, rencontre marquante et, cette fois, définitive.
Je revois, de temps en temps, des films où joua Gérard Philipe, certains ont vieilli, d’autres sont un peu "bancals", mutilés qu'ils furent avant leur sortie pour des raisons commerciales. Mais je peux sans jamais me lasser, voir et revoir La Chartreuse de Parme ou bien Les grandes manœuvres, très loin certes de la modernité des Epiphanies, et en même temps si proches :
Non, ne me tuez pas encore, pas tout de suite. Je ne suis qu’un enfant marié, jeté aux orties, bouleversé par les images d’Epinal, le cinématographe et les cailloux gravés. J’étrenne des voyelles en pelant des oranges. Est-ce ma faute ?
09:41 Publié dans cinémas, enfance, littératures | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : aragon, henri pichette, maria casarès, rimbaud

