15 février 2012

constance

L’actualité syrienne, si trouble ces temps, a réveillé en moi des souvenirs d’il y a quelques années. On m'avait demandé un service lors d’un passage à Alep : accompagner un fonctionnaire des douanes de ce pays venu inventorier le mobilier d'une maison située en vieille ville. Leurs propriétaires, des Français, avaient quitté le pays pour des vacances scolaires et le destin avait fait qu'ils n'allaient plus y revenir. Avant que tout ne soit déménagé, une expertise devait être conduite par des "experts" afin que nulle antiquité ne quitte la Syrie sans que des taxes ne lui soient appliquées... Alors, avec mon bagage un peu disparate d'anglais et d'arabe, suis donc allé, un soir, dans une ruelle située derrière la Citadelle à la recherche du n°16 de la ruelle qu’on m’avait indiquée. Les lieux étaient fort sombres, de rares ombres me croisaient rapidement, des femmes de noir vêtues, souvent fantomatiques, des gamins chargés de vider la poubelle familiale sur les immondices déjà présents aux carrefours, là où passeraient, bien plus tard, les chargés du nettoyage urbain. Auparavant, des chats, des chiens se chargeraient, une partie de la nuit, de mettre encore un peu plus de désordre dans ce fatras de déchets alimentaires, de myriades de bulles de polystyrène voletant comme cristaux de neige au vent mauvais qui s'engouffrait en ce froid mois d'avril tout alentour.

J'enfonçai la clef, la tournai, poussai la porte gonflée par l'humidité et me retrouvai dans la cour intérieure d'une riche demeure ottomane du XIXe siècle, chargée de plantes vertes en pots asséchées, et donnant sur les nombreuses pièces de la maison. Et j'attendis là la venue du chargé de la visite "officielle" des lieux. C'est avec lui que se passa l'inspection, de chambre en chambre, en l'absence donc de ses occupants. Et je me sentais, d'instant en instant, de plus en plus mal à l'aise, ayant l'impression d'arpenter la maison d'un homme ou d’une femme célèbre dont les possessions auraient été livrées à la curiosité du public. L'ensemble était mortifère et, si peu de temps après mon détour parisien par l'appartement d'un ami venant de décéder, je ne ressentais que lassitude face à ces tables de marbre, ces tapis, nombreux, ces lampes ouvragées, me disant que tout cela n'avait aucune importance, ne servait à rien, n'était qu'objets dans un magasin de souvenirs, et qu'ils allaient disparaître, un jour, tout comme leur propriétaire. Il y avait encore des mégots dans les cendriers, des habits jetés sur le lit, de la vaisselle non lavée près de l’évier, comme si les vivants avaient disparu d'un coup de baguette magique. Et cette belle maison alépine traditionnelle, d'une dizaine de pièces, avec iwan ouvragé et poutres décorées, finalement, elle sentait la mort. syrie,alep,maurice béjart

Alep, église maronite ; photo ©gab

Je dus y retourner quelques jours plus tard, pour la visite d'autres "experts", mais cette fois de jour. Sur le chemin, une vieille femme, le regard plein de haine, m'a hurlé de m'en retourner, que, comme j'étais dans une impasse, je n'avais pas à être là ! Et elle me lança sur la poitrine la bassine en plastique qu’elle portait sous le bras. Alep a changé, tout comme la France des années 60 : les cœurs des villes ont été délaissés par la bourgeoisie éduquée qui y habitait et, à sa place, une population d'origine paysanne, victime et actrice de l'exode rural, est venue s'installer dans des demeures qu'elles ont réorganisées à leur guise à coups de parpaings laissés bruts. De belles villas, souvent prétentieuses, avec "tout le confort", se sont construites à la périphérie et des quartiers entiers ont périclité. Et, tout comme en France, dans les dernières années, la prise de conscience par les autorités politiques de la richesse des lieux a amené leur restauration, leur "boboïsation" également, avec un nouveau changement de propriétaires. Souvent architectes, décorateurs, stylistes, souvent étrangers, souvent loin des traditions de la ville, aussi bien de celle des anciens habitants que des paysans "urbanisés" du voisinage, ils ont apporté en sauvant un patrimoine une autre manière de vivre, élargissant, entre autres, les failles et les ruptures dans les sociétés locales... De jour, donc, la cour intérieure m'a semblé plus riante avec des chats passant, des oiseaux voletant entre les branches poussiéreuses des ficus et puis, attendant longtemps mes hôtes, j'ai refait le tour des pièces, demeurées froides malgré le soleil qui illuminait le ciel. Sur les murs, des affiches de spectacles chorégraphiques dans lesquels s'était illustrée, à Sedan, il y a longtemps, Constance, un poster de Maurice Béjart, et puis une photo mouchetée d'elle à ses côtés. Depuis sa "retraite" de danseuse, elle vivait là, à Alep, entourée de ses souvenirs, de ses bibelots et de son compagnon, instituteur à l'Ecole Française de la ville. De temps en temps, ils invitaient des musiciens traditionnels, des danseurs soufis, car ils s'intéressaient à tout cet exotisme musulman qui s'accordait au mieux avec leur mobilier acheté à Damas ou Alep, commodes de marqueterie, tables recouvertes de mosaïque, étagères surchargées de vases, de bols, d'aiguières, lustres de cristal dans la pure mode ottomane de la fascination pour l'Italie et la Bohème. 

Et puis, partis en vacances en France, Constance, se sentant fatiguée depuis un certain temps, accepta de se faire examiner par un médecin. Les analyses furent sans appel : elle souffrait d'une leucémie avancée, et il n'était plus question pour elle de retrouver son palais alépin. Son compagnon, conscient qu'il lui faudrait, lui-aussi, rester en France, réussit à s'y faire muter. Quelques jours après mes visites, il revint superviser le déménagement de leurs trésors. Entre temps, un courriel m'avait averti de l'état de santé bien précaire de Constance. Après avoir accumulé moult objets, il lui faudrait accumuler, un moment, moult boites de médicaments avant que tout ne s'efface, son rêve alépin, et puis sa vie.

28 janvier 2011

kakada

Me voici à l’arrière de la vieille mobylette, mon matériel photo sur le dos, et mes pieds chaussés de tennis posés sur les repose-pieds arrière, non loin des tongs usagées de Kakada. Cinq ou six km à rouler, ainsi, au milieu de la grande avenue rectiligne partant du monument de l’Indépendance à Phnom Penh, au milieu d’une marée de cyclomoteurs nous suivant, nous dépassant, nous croisant, le tout dans un brouhaha de moteurs pétaradant, dans une fumée acre nous enveloppant. Brusquement, on tourne à gauche, dans une allée détrempée, et je soulève mes pieds pour ne pas les noyer dans la boue.

Kakada était venu me chercher très tôt le matin, dans le hall de mon hôtel. Il avait encore son casque de moto sur le crâne et l’eau dégoulinait de partout, tachant ses pauvres T-Shirt et bermuda de mauvaise facture. Une averse avait noyé, une fois encore, les rues de la ville. Il voulait m’emmener à l’orphelinat où il travaillait en tant que professeur de danse traditionnelle.

Et nous sommes arrivés sur un vaste campus gazonné parsemé de pavillons, dortoirs, salles de classes, bureaux divers, le tout financé par le Japon.

Pendant qu’on me faisait visiter les lieux comme à un personnage important, Kakada avait déjà commencé la répétition avec ses jeunes élèves, les filles dansant, les garçons jouant diverses percussions. Et cette séance allait durer des heures jusqu’au repas du milieu de la journée. L'après-midi, il le passa devant une vieille machine à coudre mécanique à confectionner les costumes de son prochain spectacle, le sien et celui de toutes les danseuses.

cambodge

          Kakada, dirigeant une répétition, Phnom Penh (Cambodge) ; photo ©gab

Kakada, je l'ai revu plusieurs fois, au cours de trois voyages distincts, et, peu à peu, est né mon projet de photographier la préparation à la danse, ces moments si importants au cours desquels la cérémonie a déjà commencé.

Fou de danse traditionnelle khmère, son unique et exclusive passion, il ne semble ni chaleureux ni vraiment ouvert aux autres types de danse, ni même aux autres. Sauf lorsqu’il enseigne et montre à ses élèves les bons mouvements, les bonnes postures, sauf lorsqu'il parle de danse, sauf lorsqu'il danse. Son visage alors se transforme et il n'est plus que patience et beauté

 

Il est DANSEUR !

 

Et il faut le voir se maquiller, se vêtir – et cela prend longtemps – devenir, selon les cas, Hanuman, le roi des Singes ou bien Reap, le roi des Géants, ou bien encore Preah Ream. A chaque fois, habillé d’un simple court pagne, il va assembler des pièces de tissu, une à une, à même son corps, les coudre, le vêtement devenant, ainsi, une seconde peau, celle du personnage mythique qu’il est devenu.  

Et c’est à Vesoul, en France, par photographies interposées, que Kakada s’est exposé dans le cadre du 17e Festival International des Cinémas d'Asie dont le Cambodge était l'un des invités d'honneur. Son visage, sérieux, au regard profond, capté alors qu'il s'apprête à le faire disparaître sous son masque d'artiste, s'affichait sur toutes les vitrines de la ville. Et c'est comme si on m'avait "volé" son image.  

 

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           Kakada s'apprêtant à descendre son masque d'Hanuman ; photo ©gab