29 janvier 2012

alain blottière 2

[suite de alain blottière 1...]

 

A l'origine de tout cela, un livre de souvenirs de la mère d'un jeune résistant, Thomas Elek. Et puis un auteur parcourant Paris pour y retrouver les lieux où vécut et mourut celui-ci. Et puis un livre où l'auteur s'est mué en cinéaste désireux de faire un film sur ce résistant. Et puis un acteur, Gabriel, qui s'identifie plus que de raison à l'adolescent qu'il doit incarner. En lisant Le Tombeau de Tommy, on passe sans arrêt du script du film aux considérations du narrateur-cinéaste expliquant son travail de recherche historique et biographique, décrivant les transformations de Gabriel devenu Tommy, mais également ses propres sentiments face à cet adolescent qui confond vie réelle et vie jouée, tout comme le lecteur qui peu à peu n'arrive plus à imaginer qu'en réalité il n'y eut aucun film tourné et qu'à part l'auteur,  son Tommy, et ceux qui, historiquement, l'entouraient, aucune équipe de tournage n'avait jamais existé !

Au moins jusqu'à l'an dernier...

Il y a quelques jours, ai regardé le documentaire de Philippe Freling, On l'appelait Tommy, écrit par lui-même en collaboration avec Alain Blottière, et reprenant les grandes lignes de l’histoire de Thomas Elek, l’arrivée de sa famille, hongroise, en France, son enfance, pauvre mais pas misérable, son engagement dans la Résistance, et enfin sa capture et sa mort au Mont-Valérien. Avec des documents d’époque, des interviews, dont celle de l’écrivain, la voix de la mère de Thomas, la voix - magnifique - de Catherine Hiegel lisant des extraits du livre que ladite mère avait écrit, et puis un jeune lycéen qui parcourt, aujourd’hui et en plein soleil, les rues où Tommy était passé, passant devant les façades derrière lesquelles il avait habité, en liberté comme en prison, jusqu’à la pelouse du Mont-Valérien où, sur une des rares photos montrant quelques-unes des exécutions qui s’y étaient déroulées, on découvre, parmi ses compagnons, le visage fier de Thomas Elek regardant froidement l’objectif. Le film, imaginé dans le livre, est devenu une réalité, ou plutôt une autre fiction car loin du film que moi-même j’avais imaginé. Il ne s’agit pas là de qualité, bien sûr, juste du décalage entre deux « vérités », la mienne, créée à la lecture du livre d’Alain Blottière, et celle de ce dernier associée au travail de Philippe Freling… Jean Mauvais, le "Jeune homme d'aujourd'hui" qui suit les traces du héros, a bien l'âge qu'avait Tommy, peut-être la peau de son visage a-t-elle la même carnation, mais il ne ressemble pas à celui que j'avais "construit" à la lecture du Tombeau de Tommy. Trop "lisse" peut-être, à moins que le soleil, les feuilles aux arbres, l'été que l'on devine ne correspondent à l'image que je me faisais d'une période ne pouvant être que sombre et associée à un certain hiver. L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville... Pourtant cette clarté, ces couleurs, elles ont l'avantage, par contraste, de nous promener dans un présent plus insouciant, moins terrifiant que le passé parisien des années 40.

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Terrasse Modigliani, Paris ; photo  ©gab

Et Tommy, qui était-il, "en vrai", au milieu de ces lieux "vrais", en hiver comme en été, de ces archives "vraies", noir & blanc ou sépia ? Juste quelques photos énigmatiques où apparaît un garçon pâle, juif, hongrois et communiste, et que seule l'écriture de sa mère a permis de cerner. Mais une mère, cela peut-il écrire la vérité sur un fils ?

Le dernier livre d'Alain Blottière était bien un roman, même si l'histoire filmée qui l'accompagne désormais est de l'histoire. Grâce aux mises en abyme,  comme plusieurs vitres superposées révélant par transparence une réalité qui se déforme au fur et à mesure qu'elle les traverse, il ne faisait que parler d'amours, absents - et c'est normal - du film, ceux, par exemple, d'Hélène pour Tommy, de Gabriel pour son personnage, du narrateur pour ces deux êtres-là, et du lecteur, pris dans ses souvenirs, pour "la jeunesse du monde".

22 janvier 2012

alain blottière 1

Il y a une dizaine d'années, alors que j'accompagnais à Hébron un petit groupe d'écrivains français venus participer au premier Salon du Livre de Gaza, je suis tombé sur quelques adolescents palestiniens juchés sur des vélos appuyés le long du mur en pierres d'une grosse maison de la vieille ville. Non loin, au-dessus de l'échoppe d'un forgeron palestinien, sur la terrasse ceinturée d'un haut grillage surmonté de fil de fer barbelé, de petits enfants juifs couraient après un ballon dans l'espace forcément réduit qui leur était dévolu, à l'ombre déployée d'un drapeau bleu et blanc tout neuf. Ils faisaient partie de la petite centaine de personnes ayant établi un camp retranché au cœur d'une ville où vivent plus de cent mille Palestiniens car, selon eux, cette terre leur appartient, leur a été promise et désormais donnée par Dieu lui-même... Les adolescents nous regardent, curieux de rencontrer quelques étrangers s'intéressant à leur quartier. Je me tourne vers mon voisin et lui demande : "j'ai envie de les prendre en photo..." Et Alain Blottière de me répondre avec empressement : "Oui, oui, allez-y ! Ils sont très bien !". Et j’oriente mon appareil dans leur direction, ils sourient, font les jolis cœurs, et je capture leur image. L'un d'eux, depuis cet après-midi-là, n'a peut-être plus supporté le fait accompli, n'a plus voulu continuer d'étouffer, lui et les siens, sous le regard armé des militaires les dominant du haut des terrasses les plus hautes et qui, parfois, empoisonnent l'eau des citernes placées à leur côté, histoire de bien montrer que ce sont eux les plus forts. L'un d'eux, depuis cet après-midi-là, s'est peut-être enrôlé dans une organisation clandestine et est parti se faire exploser en tuant des inconnus qui ne lui avaient rien fait, quelque part, à Tel-Aviv ou Beer-shev’a, pour une cause qu'il estimait juste. /...Tommy savait qu'ils avaient, eux aussi, une mère, une épouse, des enfants peut-être qui les attendaient, et n'étaient que bien involontairement complices de l'entreprise nazie.../

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                               Hébron, Palestine ; photo ©gab

 Il y a quelques années, alors que j'étais absent de chez moi, un couple d'honorables habitants parmi la petite centaine que compte mon village situé à environ deux cents kilomètres de Vichy, s'en est allé à la gendarmerie pour me « dénoncer» : dans mon jardin, en effet, ils avaient remarqué, à moitié caché par le lierre, non pas un nain semblable à ceux qu'eux-mêmes ont sur leur pelouse, mais un petit drapeau palestinien d'un format légèrement inférieur à celui d'une demi-feuille de papier machine et invisible de la ruelle qui longe ma maison.  Ils ont également déclaré qu'ils ne savaient pas trop ce que je faisais, comment je gagnais ma vie, que j'étais souvent absent et en plus, dans des pays dont on ne dit pas le plus grand bien aux infos télévisées. La mairie reçut alors très vite la visite des représentants de l'ordre et à la secrétaire, la question fut posée, abrupte : "Est-ce que vous croyez qu'il serait capable de lancer une bombe ce monsieur ?!" Elle m'a raconté, plus tard, avoir éclaté de rire tellement cela lui avait semblé digne d'un sketch de la Caméra invisible... Soixante ans plus tôt, dans les mêmes locaux, avait été dénoncés à la Gestapo, par des résistants, d'autres résistants, mais appartenant à un groupe concurrent, quatre ou cinq garçons à peine sortis de l'adolescence. Ils furent emmenés et fusillés au creux le plus profond de la forêt qui s'avance en lisière de mon village, à deux pas de la pelouse parfaitement taillée où s'amusent quelques nains rieurs. /... un homme en manteau et chapeau noirs dans la cour de l'immeuble de Wajsbrot, face à la concierge. "un grand blond, frisé, en manteau bleu", lui dit-elle alors qu'il observe le mot de Tommy. - Il était quelle heure ? - Vers les 11 heures [...] - Merci beaucoup madame Lefrançois, Vous nous avez rendu un grand service.".../

Il y a deux ans, au Marché aux Puces de Saint-Ouen où m'avait emmené mon ami "Guy Môquet", que je surnomme ainsi car il habite à la sortie de métro du même nom, j'ai trouvé en vente, par hasard et bien cher, un petit livre de photos sur la libération de Paris, plaquette sortie juste après cet évènement et dont je possède un exemplaire donné par mon père qui y participa, jeune résistant FTP. Certains de ses camarades y figurent, d'autres tombèrent au cours de ces journées et sur le quai de la station Guy-Môquet, derrière une vitre, on peut voir le fac-similé de la fameuse dernière lettre du jeune fusillé, quelques affiches et photos de ses compagnons, aussi jeunes que le héros du dernier livre d'Alain Blottière, Tommy, sorti il y a plus de deux ans. Et c'est en le lisant que s’étaient superposés dans ma tête les différents souvenirs que je viens d'évoquer car, chacun, de façon imprévue, l'illustrait : l'attentat comme mode de résistance à une occupation considérée comme illégitime, la délation comme mode de vie et parfois de mort en conséquence, l'héroïsme, enfin, comme façon ultime de donner un sens à sa vie.

[à suivre...]

15 janvier 2012

abdulla 3

[suite de Abdulla 2...]

Hôtel National, à Lahore. Abdulla est torse nu devant la télé (MTV), un verre de cola dans une main, une cigarette dans l’autre. Un fauteuil, une fois encore, bloque la porte.

Après une heure et demie de retard, le train était entré en gare et nous avait emportés à moins de 50 km/h vers Lahore atteinte quelque dix-sept heures plus tard. Longs moments passés dans un compartiment « classe économique », le dos endolori par le dossier de bois convexe et le manque de place. A la lueur d’une loupiote jaune, tout un petit monde somnole, discute, mange, le corps enveloppé dans une grande cape de laine bordée de frises brodées. Nous étions les seuls « différents ». Dans les couloirs encombrés d’épluchures, de bouteilles vides, de corps endormis étendus à même le sol sous des couvertures à carreaux, passaient des vendeurs de nougat, de goyaves coupées et épluchées sur place avant d’être saupoudrées d’épices diverses, de thé au lait brûlant proposé dans des verres rincés à la va-vite dans un grand seau en aluminium. Les petites gares se succèdent, et à chaque fois, notre convoi s’arrête longuement. Elles proposent sur leur quai couverts d’échoppes, des cuisines volantes dévoilant, de jour, à l’ouverture furtive des grands draps tendus les abritant, des empilements de gâteaux huileux et de beignets divers. La nuit, au vent frais, des lampes-tempête se promènent sur des fils incertains au-dessus de marmites fumantes et d’assiettes en plastique.

Il s’est couché, dort à présent enroulé dans sa couverture. Seule la tête dépasse. Je le photographie. Comme il m’avait dit qu’il l’aimerait. Même sans l’éclat de ses yeux, sans son sourire et ses manières, il reste beau.

Dans un nuage de pollution, nous traversons Lahore en tonga, un de ces taxi-scooters pétaradants, pour atteindre plus vite la vieille ville. Grande mosquée Badshahi. Grisée et comme brumeuse sous les vapeurs qui stagnent, calme, semblant loin (et pourtant toute proche de la folle circulation). Une place agrémentée de bassins à sec, puis l’enceinte rouge, avec son portail monumental, la cour – immense – avec à chaque angle un minaret d’une cinquantaine de mètres de haut, et puis la mosquée proprement-dite, large et peu profonde. Le même plan qu’à Thatta, en plus grandiose, en plus « officiel », en moins beau. Ce ne sera que du Fort, de l’autre côté, à l’opposé de la porte par laquelle nous sommes entrés que les coupoles et les minarets se découvriront en plans successifs sur la grisaille, apportant de la beauté. On est loin du charme d’Uch Sharif. Les monuments à l’intérieur du fort, comme le Naulakha, en restauration, me font penser à tous ces palais français du XVIIe et XVIIIe  siècles où le luxe et le faste ont remplacé la pureté esthétique. Heureusement, dans la soirée, nous avons découvert la mosquée Wazir Khan, que je connaissais par une magnifique photo de son intérieur empli d’enfants prise par Roland Michaud au début des années 80. Hélas les enfants n’étaient plus là et les fresques rouges et brunes désormais rongées par l’humidité n’avaient plus la même force. Mais des fidèles y priaient, des pigeons tourbillonnaient dans la cour et le mur d'enceinte, avec ses nombreuses arabesques fleuries ou calligraphiées, se reflétait rougi par le soleil couchant dans les flaques d’eau. Des hommes dormaient, d’autres se promenaient ou lisaient le Coran et aucun n’avait à mon endroit une curiosité particulière. Ils nous souriaient et c’était tout. L’absence totale d’étrangers, de théories de touristes en procession, rendait le lieu à sa vérité.

Il s’est réveillé, s’étire, regarde attentivement son visage dans le miroir piqué accroché non loin du téléviseur, puis il s’habille avant que nous ne sortions manger. Un des derniers repas avant le retour vers Karachi et mon adieu. Il a sorti une belle chemise de son sac, un pull sur lequel il accroche son « papillon du Pendjab », made in China, sorte de barrette supportant un papillon de métal coloré, monté sur ressort et dont les ailes, ainsi, tremblent à chacun de ses mouvements. Il n’a pas dit un mot. Puis il enroule une étole autour de son crâne, jette un châle de laine sur ses épaules et s’assoit, le temps que je le prenne de nouveau en photo avant qu’on ne quitte la chambre, avant que je ne le quitte.

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 Abdulla, Lahore, Pakistan ; photo ©gab

10 janvier 2012

abdulla 2

[suite de Abdulla 1...]

« Tik Tak, Sir ! » (« c'est bon Monsieur ! »), et l’homme en shalwar kameez, l’habit traditionnel pakistanais, avait immédiatement quitté notre chambre, refermant la porte derrière lui avant d’avoir eu le temps de voler quoi que ce soit… Cet homme, assurément un employé de l’hôtel, avait un passe et pensait profiter de la nuit pour voir ce qu’un « étranger occidental », forcément riche en dollars, pouvait lui offrir, le pauvre Abdulla, lui, ne devant pas beaucoup l’intéresser. Mais j’ai le sommeil léger, surtout lorsque je suis dans une chambre « nouvelle » comme à chaque fois où j’arrive dans une nouvelle ville ! J’avais bien donné, à l’arrivée en gare de Bahâwalpur le nom d’un hôtel "recommandé", mais, dans la nuit inconnue, ce n’est que dans la rue où s’était garé le rickshaw que je me suis aperçu que ce n’était pas le bon. Nous étions fatigués après 14h de train, celui-ci nous semblait correct, avait un nom qui inspirait confiance : « Serenity Hotel », alors à quoi bon repartir... Le matin, j’ai essayé d’expliquer à la réception ce qui s’était passé, mais on m’a dit que j’avais sûrement fait un cauchemar… Et impossible de reconnaître quiconque parmi tous ces gens se ressemblant, habillés tous de la même tunique sur un même pantalon gonflant, avec la même calotte blanche et brodée, posée sur des cheveux noirs, épais, brillants.

A la gare routière, attente pour Uch Sharif, la cité dont je rêvais, à 75 km de là. Sous un auvent en plastique bleu, des gamins jouaient au billard dans la poussière et des myriades de mouches parsemaient leur kameez et l'étole que, sans cesse, ils jetaient vers l'arrière pour ne pas qu'elle gêne le mouvement des queues ouvragées frappant sèchement les billes de couleur. Le minibus, après une course folle sur une route droite, défoncée et encombrée, nous laissa sur une placette un peu désolée où nous en prîmes un second, complètement déglingué, moi assis à l’avant, à gauche d’un très jeune chauffeur, place idéale pour admirer le spectacle de la circulation... Arrivés à Uch Sharif, nous avançons un peu au hasard tout d’abord dans des rues laides bordées d’immeubles en parpaings sales et humides abritant des échoppes made in China, puis, parmi les allées d’un bazar, sans électricité ni automobile, à la recherche de la cité perdue fondée par Alexandre le Grand et aujourd’hui vaste étendue blanche, de poudre sablonneuse, douce comme le fech-fech d’Algérie. Des enfants jouent, faces souvent brunes et yeux verts, des femmes en voiles multicolores se pressent en riant derrière moi et dès que je me retourne, s’enfuient en piaillant. A. s’est attaché un jeune et beau garçon, Saqib, qui l’accompagne depuis un moment, n'arrêtant pas de lui raconter des histoires auxquelles je ne comprends rien, vrai moulin à paroles. Le bazar propose de multiples plateaux, légumes, fruits et épices, posées sur des nattes sur lesquelles sont assis les vendeurs, des vieux à barbe blanche et au visage hiératique ainsi que quelques gamins muets aux grands yeux tristes. Aucune personne, quel que soit son âge, de sexe féminin. 

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 Uch Sharif, province du Penjab, Pakistan ; photo ©gab

Uch Sharif n’est plus aujourd'hui qu’une colline couverte de tombes, simples excroissances blanches moutonnant au ras du sol, et de mausolées désolés et bleutés abritant le souvenir de Bibi Jawindi ou de Baha'a al-Halim, mystiques soufis du XVe  siècle, qu'on découvre soudain au sortir du bazar. Descente d'abord dans des champs de choux-fleurs au pied de la colline aux mausolées. Puis petite promenade vers la Chenab, la rivière au long de laquelle Alexandre avait décidé d'abandonner le souvenir de son passage. On grignote des fleurs de choux offertes par tous les enfants qui nous entourent, de plus en plus nombreux - ils arrivent de tous côtés ! - et avec qui Abdulla aime parler, jouer, rire. Puis nous remontons, par un raidillon rectiligne, vers le sanctuaire de Jalal ud-Din Surkh Bukhari que l’on aperçoit derrière quelques palmiers.  Au débouché du sentier, une cour pavée, une fontaine, un bassin carré suivi d’un pavillon-kiosque à toiture soulignée d’une fine dentelle de bois se reflétant dans l’eau. A l’arrière, deux bâtiments formant un L : à gauche la mosquée, en face le mausolée proprement dit abritant de nombreuses tombes dans la pénombre, recouvertes de tissus soyeux étincelant aux rayons de la lumière oblique du soleil qui, avec le soir, se faufilent par les fenêtres à croisillons. A l’extérieur, dans la cour où se situe le bassin, l’air poussiéreux a pris la teinte pâle des anémones, filles du vent. Un douceur infinie se dégage de l’ensemble ; des jeunes, des anciens nous regardent, nous sourient, silencieux, sans nous importuner. L’air embaume le jasmin et le parfum des roses qu’un vieux vient de déposer, par colliers empilés, à même le sol. Une petite fille aux yeux cernés de khôl se réfugie au côté de son grand-père « maître d’école » coranique et qui vient de commencer sa leçon devant des petits garçons et des petites filles en habit traditionnel assis en tailleur avec le soleil qui se prépare au coucher et qui dispense de longues ombres sur les céramiques bleutées venues de Samarkand et qui recouvrent les façades à l'arrière-plan. Nous décidons alors de repartir par le vieux bazar, aux ruelles embaumant l’Asie centrale parmi l'ocre crème des visages et des parures, la couleur des choses.

Interminable retour en bus vers Bahâwalpur, une charrette surchargée de cannes à sucre s’étant renversée au milieu de la chaussée, puis, plus loin un camion, et les véhicules qui essaient de s’échapper sans respecter la moindre logique, à droite, à gauche, compliquent encore la situation. Dans notre véhicule, des lumignons rouges embellissent, approfondissent les regards de tous les voyageurs curieux et pauvres pour qui je suis une distraction. Au Serenity Hotel, dans la chambre dont j’ai bloqué la porte avec un lourd fauteuil après avoir croisé dans le couloir de drôles de types armés de mitraillettes, Abdulla, allongé sur le lit, en maillot de corps et taiseux comme souvent, s’est remis à la lecture de The english Patient. 

[à suivre...]

01 janvier 2012

charles reich

Place de la Réunion, Paris XXe, il y a presque quarante ans. Un banc et, sur les genoux, entre midi et deux, Le regain américain de  Charles Reich.

Et tous les ans ou presque, depuis, j'en relis en cette période de l'année une certaine page en guise de voeux muets adressés à tous ceux que j'aime ainsi qu'à moi-même. Et tous les ans ou presque, je m'assure que je n'ai pas encore "tout perdu", je me rassure également. Car, même si certaines constatations ou résolutions ont un peu "vieilli", car en lien avec l'utopie hippie de ces années-là, l'ensemble reste toujours actuel et peut-être même plus qu'il y a quarante ans :

 

Qu’avons-nous tous perdu ?

 

Aventures et voyages. Le Yukon, les Hébrides, une tempête de neige, le brouillard sur le grand banc de Terre-Neuve, les cités perdues de la Crète, l’ascension d’une montagne et le contact avec les éléments, le roc, la glace, le froid, le vent.

La nature. Vivre en harmonie avec la nature, dans une ferme ou au bord de la mer, à proximité d’un lac ou d’une prairie, connaître les éléments, savoir s’en servir et les payer de retour.

L’activité physique. Couper du bois, partir en canoë, courir, marcher, grimper, avoir chaud et froid, nager, pagayer, construire une maison.

Les vêtements. Avoir des vêtements pour exprimer des humeurs diverses et pour mettre en valeur la forme du corps, sa force et sa sensualité, son harmonie avec le reste de la nature, des vêtements pour le plaisir, le travail et la cérémonie.

La morale. Avoir une attitude morale vis-à-vis des choses qui arrivent à soi-même, aux autres et à la société, défendre cette position et l’exprimer.

Le courage.

Le culte.

La magie et le mystère.
La terreur sacrée, l’émerveillement, la révérence.

La peur, l’épouvante, la conscience de la mort.
La spontanéité.

L’amour romantique.

La danse.

Le jeu.

Les cérémonies et les rites.
Faire des choses pour les autres.

La créativité. Dans les cultures plus primitives, l’art et la créativité font partie de la vie quotidienne et chacun a l’occasion d’exercer son rôle créateur.
L’imagination.

Les drogues qui élargissent l’expérience intérieure.

La musique intégrée à la vie quotidienne.

Les expériences à médias multiples. Où musiques, lumières, parfums et danses interviennent en même temps.

Bousculer la notion de temps. Rester debout toute la nuit, se lever avant l’aube, dormir toute la journée, travailler trois jours d’affilée, oublier complètement la pendule.

Les saisons. Interrompre ses activités pour observer les quatre passages des saisons, aller dans un endroit où le changement est tout à fait perceptible.

Croître, apprendre, changer. Apprendre constamment des choses nouvelles, passer par des changements de sentiments et de personnalité, croître continuellement en expérience et en conscience.

Harmonie. Avoir le temps et la réflexion suffisante pour laisser s’harmoniser en soi des expériences et des changements divers pour les relier entre eux ainsi qu’aux expériences précédentes.

Vie intérieure. Introspection, réflexion.

Satisfaire ses propres besoins. Rester couché quand on en éprouve le besoin, aller boire un milk-shake quand on a soif et qu’il fait chaud, cesser toute activité pour regarder tomber une averse.

Mérites personnels. Découvrir sa propre excellence et la développer.

Intégrité. Etre complètement présent à un autre, vivre complètement une expérience quelconque, au lieu de s’abstraire partiellement comme l’exige la plupart des rôles.

Sensualité. Etre conscient de tous les stimuli sensoriels reçus à un moment donné, odeurs, températures, brise, bruits, rythmes du corps.

Sentiments nouveaux. Eprouver des sentiments, des émotions qui diffèrent qualitativement de ceux qu’on a connue jusqu’alors.

Elargissement de la conscience. Accéder à des niveaux de conscience encore inconnus, sensibilisation à des valeurs nouvelles, nouvelles compréhensions.

Environnement nouveau. Séjourner dans un nouvel environnement général, assez longtemps, pour pouvoir s’y ajuster et le comprendre.

Création d’un environnement. Prendre n’importe quels éléments naturels, humains et sociaux donnés pour les combiner en une création unique.

Conflit, désordre.
Souffrance, douleur.
Défi.

Transcendance.

Imagination et récits mythiques.

Littérature,  peinture, théâtre, films.

Marcher pieds nus.

Appréciation esthétique de la nourriture.

Nouveau mode de pensée.

Pensées non rationnelles.

Idées nouvelles.

Capacité d’écouter les autres.

Les autres – perception non verbale des gens.

Les autres – percevoir le caractère unique de chacun.

Les autres – créativité dans les relations.

Les autres – échanges d’expériences.

Les autres – échanges de sentiments.

Les autres – être vulnérable aux gens.

Les autres – amitié.

Affection.
Communauté.

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Bassins de Galta, Rajasthan, Inde ; photo ©gab

Solidarité.
Fraternité.
Libération.

Bonne année 2012 !

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