20 décembre 2011

patrick maurus

Lorsque, de France, on évoque la Corée, immédiatement s’imposent deux images: une, colorée, bruyante, jeune et dynamique, démocratique bien sûr, « comme chez nous » donc, celle du « petit dragon » asiatique, et l’autre, terne, paysanne, triste et affamée, avec à sa tête une dictature ubuesque, froide et mystérieuse.

 

Depuis quelques années, la littérature coréenne (du Sud) a sa place dans les rayons des librairies françaises, que cela soit le fait des éditions Zulma, Picquier ou Actes Sud dont le responsable de la collection « Lettres coréennes » est Patrick Maurus, traducteur d’une grande partie des ouvrages qu’il a inscrits à son catalogue. Depuis cette rentrée 2011, c’est même la littérature nord-coréenne qui est à l’honneur avec la parution, toujours chez Actes Sud, de Des amis, un roman de Baek Nam-ryong datant des années 1990 et dont Patrick Maurus est, une fois encore, l’un des traducteurs.

Cette visibilité profite également au cinéma sud-coréen qui bénéficie d’une bonne distribution et de critiques souvent élogieuses des journalistes de la presse dite « culturelle ». Il en est de même pour les arts plastiques avec des peintures, dessins ou gravures très souvent présentés dans les galeries ou musées français. Par contre, dès que l’on évoque la Corée du Nord, aussitôt le ton change. Il suffit de lire les critiques consacrées, par exemple, à la sortie récente d’un coffret de cinq films nord-coréens: aucune réelle critique des films, de leur esthétique, mais immédiatement, des a priori : « Comment un cinéma peut-il éclore dans une dictature ? », et surtout, des moqueries méprisantes sur ces films « à l’intrigue irrésistible » commandés par « tonton Kim Jong-il », ces « films de propagande nordiste » dont il n’y a rien à tirer. Une exposition récente de peintures nord-coréennes en Autriche fut annoncée sur France24 par le titre suivant : « La propagande nord-coréenne s’affiche à Vienne » et l’ensemble du reportage était consacré aux difficultés rencontrées pour présenter une telle exposition. Pas un mot sur les oeuvres elles-mêmes, leur histoire, leur positionnement dans l’histoire de l’art non pas occidental, mais extrême-oriental, leur esthétique, négligeant que toute création, plastique comme littéraire ou cinématographique, même encadrée, même de commande, laisse échapper « autre chose » comme le suggère Patrick Maurus.

 

Ce regard occidental tout en préjugés et lieux communs sur la Corée est évoqué dans son dernier ouvrage, La Corée dans ses fables, publié aux éditions Actes Sud, une maison où il est un peu « chez lui » donc, comme en Corée d’ailleurs, pays qu’il découvrit vers l’âge de 15 ans et qui ne le quitte plus. Mais c’est à la fois pour le dénoncer, et accepter, malgré tout, de ne pouvoir entièrement l’éliminer puisque l’Occidental qu’il reste, même armé des meilleures intentions du monde, demeure plus ou moins prisonnier d’un point de vue au sens photographique du terme. Et il en est de même pour les a priori orientaux sur notre Occident, aussi stéréotypés et témoignages d’ignorances que les nôtres sur leur monde.

 

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Fête foraine, Mont Somun, Pyongyang, Corée du Nord ; photo ©gab

 La Corée est située en Extrême-Orient, par opposition au « Proche-Orient » et au « Moyen-Orient », deux catégories géographiques définies par la Grande-Bretagne lorsqu’une bonne partie des régions de cette partie du monde était sous son contrôle. Cette première représentation (et qui nous appartient) n’est ni vraie ni fausse, la terre étant ronde, l’Orient et l’Occident peuvent désigner à tour de rôle tout pays selon celui qui utilise ces mots. D’autre part, selon les circonstances historiques et les conditionnements en vigueur, tel ou tel pays  « oriental », vu de France, va se retrouver « occidentalisé » comme l’est le Japon, ou bien s’il est « occidental », comme le Maghreb (mot arabe signifiant « là où le soleil se couche »), devenir « oriental » dans l’imaginaire français populaire et artistique au cours du XIXe siècle colonisateur. Cette première représentation, occidentale et géographique, n’est qu’un exemple parmi toutes celles qui courent sur l’Asie, sur la Corée, et Patrick Maurus, en l’évoquant dans le premier chapitre de son livre, en quelque sorte, s’en libère, avant de se pencher sur celles de son pays d’étude avec le plus de distance et de neutralité possible.

 

Ce court et dense ouvrage consacré aux représentations que les Coréens se font de leur pays et de ce qu’ils sont, Patrick Maurus l’a voulu « universel » et non pas circonscrit à un objet d’étude qui, vu de France, peut paraître exotique. En effet, par de multiples échappées vers l’attitude des pays occidentaux, particulièrement des Etats-Unis, qui ont soutenu plus de quarante ans la dictature sud-coréenne (comme un pendant à la nordiste), vers notre société, la française principalement, il s’amuse des fables que nous entretenons sur la Corée, mais également, et c’est peut-être le plus important, il évoque nos propres fables – les françaises –, celles qui sont, pour certaines, à l’origine de notre mémoire « nationale », à défaut d’être de l’Histoire. Quelles différences entre la pureté revendiquée de la langue coréenne et les multiples organismes de défense de notre langue, entre Tan’gun le héros mythique et Vercingétorix qui ne veut dire que le « chef des guerriers », ne désignant personne en particulier, sans parler de la « fabrication » de l’histoire du Moyen Âge européen au XIXe siècle et des « Trente glorieuses » consécutives à la Seconde Guerre mondiale, un « miracle » français comparable au sud-coréen d’après-guerre également ?

 

Réflexions douces amères sur l’universalité d’un type de mythes qui permet la construction d’une nation par ses fables. Ces fables, les anciennes comme les contemporaines, en Corée comme ailleurs et qui semblent être nécessaires à la construction toujours mouvante d’un socle commun de croyances pour que les diverses composantes d’un peuple puissent vivre ensemble et l’accepter. Au cours du temps ces fables évoluent, se modifient, mais jamais ne disparaissent. Elles s’adaptent aux nouvelles conditions de la géographie et des événements environnants de façon à ce que, le plus possible, les représentations qui en découlent aient une logique, certes précaire et temporaire, mais toujours présente.

 

L’Histoire n’est en fait que roman, et la littérature, peut-être, le moyen le plus sûr pour la dévoiler, la sortir de derrière ses nécessaires mensonges, juste par la parole.

 

[texte extrait d'une de mes notes de lecture 

parue récemment dans la revue MONDE CHINOIS n°27, éditions Choiseul]

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