30 novembre 2011
maurice
Pour la première fois de ma vie, il y a presque trois ans, j'ai ramené entre mes jambes, les cendres d'un mort. C'était dans le train Paris/Brive-la-Gaillarde, et, à mes pieds, dans un sac de toile opaque, une urne qu'un employé des Pompes Funèbres du Père-Lachaise m'avait conseillé de tenir droite. Je pensais l'enterrer bien vite dans le jardin attenant à ma petite maison, mais hélas la terre était gelée et, pendant plusieurs jours, le sac noir est resté sous l'escalier menant aux combles. Et puis, j'ai pu creuser un trou, juste assez profond pour pouvoir y placer l'urne dont le couvercle, contrairement à ce que je croyais, n'était pas scellé. Alors, avant que tout ne soit terminé, je l'ai soulevé, et ai sorti de son habitacle un petit sac plastique transparent contenant les quelques dm3 de cendres blanches qui furent Maurice, décédé quelques semaines auparavant, un premier décembre. Quelques centaines de grammes, voilà ce qui restait non seulement d'un être humain, mais, surtout, de tout ce qui faisait qu'il avait été LUI : son regard, ses gestes et ses paroles, et plus encore, sa mémoire et ses quatre-vingts ans d'histoire !
Tout s'était pour lui comme arrêté en 1948 lorsque, revenant de sa première Générale (il venait de débuter sa carrière d'acteur), et surpris que sa mère ne réponde pas à ses coups de sonnette, il appela le gardien et, une fois entré dans l'appartement, la découvrit, inanimée, dans la salle de bains, asphyxiée par le gaz d'un chauffe-eau défectueux. Elle avait 53 ans, lui vingt et sa vie avait basculé. Un ami l'aida très vite à surmonter "matériellement" le choc, en l'emportant dans une voiture appartenant à sa sœur. Il était acteur lui aussi, venait d'Egypte et ne savait pas encore qu'il jouerait plus tard dans le Lawrence d'Arabie de David Lean le rôle de l'aide de camp d'Omar Sharif. Gamil était beau, riche, très riche et, bien qu'entre les deux jeunes hommes il y eut plus que de l'amitié, il ne laissa jamais l'amour de l'autre l'envahir. Peut-être parce qu'il avait senti qu'il aurait été à jamais confronté à la mère morte, à la femme devenue Sylvia et finalement, l'unique amour de la vie de Maurice.
Et au cours des soixante années qu'il lui restait à vivre, Maurice n'a vécu QUE dans le souvenir de sa mère, des films, fort nombreux qu'ils virent et revirent ensemble, ces films hollywoodiens qui allaient le marquer à jamais, dont il connaissait toutes les scènes, mais également tout le générique jusqu'à la plus obscure couturière responsable des robes de Vivien Leigh dans Autant en emporte le Vent ou de Norma Shearer, la Marie-Antoinette du film éponyme de W.S. Van Dyke. Lorsque j'allais chez lui, dans son petit appartement parisien aux cloisons et murs totalement couverts de livres et de Dvds, toujours il me proposait de voir un film que je ne connaissais pas, souvent américain. Et religieusement, je lisais l'intégralité du générique avec lui, ces longues minutes sur fond noir qui défilent de bas en haut lorsque tout est fini. Il m'était arrivé plusieurs fois de lui proposer un film que j'avais beaucoup aimé, mais qu'il ne connaissait pas. Il trouvait alors toujours une excuse pour ne pas le regarder, pour ne pas le faire "exister" car cela aurait plus ou moins brisé le miroir dans lequel il contemplait son passé.

au coeur du parc national du Queyras ; photo ©gab
Maurice avait été figurant dans deux films majeurs des années 50, peu de temps après la mort de sa mère : French Cancan de Jean Renoir et, surtout, Lola Montès, de Max Ophuls, ressorti sur les écrans parisiens, le lendemain même où il quittait ce monde. Plus jamais, ensuite, il ne serait sous les feux des projecteurs, contrairement à Gamil qui, lui, encore aujourd'hui, fréquente les plateaux de cinéma ou de télévision... Il ne s'agit plus d'être dirigé par David Lean ou Youssef Chahine certes, mais de vivre encore une vie un peu double, comme fut celle de Maurice, finalement. La manière, seule, fut différente.
Avec le printemps qui est arrivé, ensuite, j’ai planté un cerisier du japon, un arbuste pleureur, à l'endroit exact où il repose, juste pour embellir son exil, loin de Paris, mais qui, peut-être, lui rappelle les lieux où, tout jeune, il allait se promener avec sa mère : L'Eden, je l'ai connu... oh, que sa banlieue certes, mais tout de même un Jardin... de quoi, pendant mes quatre premières années et demie, apprendre à voir à hauteur d'herbe, à respirer les giroflées, à me brûler à la neige, à arracher les pissenlits des allées pour la salade du soir... "Pas les grands, voyons, ils sont trop durs !" Oui, un jardin de banlieue, à Ecouen... Et la MORT m'en a chassé, de mon Eden !".
10:39 Publié dans cinémas, rencontres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : maurice barnay, gamil ratib, max ophüls, omar sharif, jean renoir, david lean
17 novembre 2011
terrence malick
C’est un ami qui m’a offert mon premier Dvd de Terrence Malick, un cinéaste dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Et c’était La Ligne Rouge, un film dit « de guerre », moi qui ne les aime pas trop en général, surtout lorsqu’ils traitent de l’histoire récente : ils ne sont souvent que de la propagande plus ou moins déguisée. Alors ma surprise fut totale car, même si, en effet, il raconte des événements liés à une guerre (celle du Pacifique), il faut attendre une heure pour que le premier coup de feu soit tiré. T. Malick nous propose en fait une grande réflexion sur la place de l’homme dans la nature et parmi les siens, une savante et lyrique composition autour d’un acteur d’une grande beauté, James Caviezel, évoluant, solitaire, dans un paysage splendide ou bien parmi des indigènes semblant mener une vie paradisiaque.
Le deuxième film, je le vis à sa sortie dans un cinéma : Le Nouveau Monde, reprenant la légende de Pocahontas, la jeune Indienne qui tombera amoureux du beau Colin Farrell, Anglais prisonnier pour insubordination dans le galion qui vient d’accoster en Amérique au début de la conquête du Nouveau Monde. Et, le visage collé à la grille de sa geôle, il découvre l’inconnu, une nature et des hommes étranges, tout comme Caviezel dans le film précédent. Les costumes des « Blancs » sont différents, ceux des indigènes les mêmes dans les deux films, réduits au minimum, au plus près de l’innocence.
Le troisième film, ce fut Les Moissons du ciel avec Richard Gere, sorti bien avant les deux autres, en 1978. Et déjà, au-delà de l’histoire d’une femme, Linda Manz, partagée entre deux hommes dans une ferme au Texas, bâtie au milieu de nulle part, d'une mer jaune de céréales que des journaliers viennent faucher à chaque moisson, on sent les thèmes qui seront les siens, plus tard : l’amour de la nature, la situation des hommes perdus en elle, fragiles vivants se débattant parmi les drames de l’existence, pâles soubresauts face au mouvement du monde. Une profonde mélancolie se dégage de l’ensemble, une mélancolie que l’on retrouvera dans les deux autres films, loin d’être triste, juste contemplative.
Et puis, je viens de voir The Tree Of Life, Palme d’Or à Cannes en 2011, ce film « somme », annoncé comme le testament de Terrence Malick, et que les critiques professionnels ont soit encensé soit démoli. Et je fus ébloui par ce chef-d’œuvre aussi étrange que La Ligne Rouge ou Le Nouveau Monde. Un film-paysage, proposant un triptyque visuel, comme au début de la Renaissance, avec le panneau central, celui de l’histoire dans les années 50 au Texas, d’un jeune adolescent, Jack, joué par le remarquable Hunter Mc Cracken, l’aîné d’une famille de trois enfants menée d’une main de fer par un père, Brad Pitt, souvent absent, et trouvant refuge auprès d’une mère aimante et effacée, Jessica Chastain. Les deux panneaux latéraux, reprendront quelques-uns des éléments du panneau central : dans celui de gauche, on apprend la mort (inexpliquée dans le film) du cadet et on découvre Jack adulte, joué par un Sean Penn quasi-muet ; dans celui de droite, on retrouve Jack, adulte, mais avec ses parents, restés semblables à ce qu'ils étaient à l’âge de son adolescence. Et la surface de ces deux panneaux est envahie d’images de nature, grandioses et, certes, très « National Geographic », élargies à l’espace avec des galaxies colorées tirées des archives de la Nasa, élargies au temps, avec des dinosaures évoluant près de la rivière où, si longtemps après, se promèneront les enfants de la famille. Et le tout est accompagné de musique classique, souvent des « tubes » comme La Moldau de Smetana ou la Toccata en ré mineur de J.S. Bach, plus rarement des œuvres symphoniques peu jouées comme le Requiem de Berlioz… On peut trouver tout cela un peu « pompier », même un peu « vulgaire », et puis, en y réfléchissant, en replaçant et les images et les sons dans l’œuvre de Malick, estimer que tous les héros de ses films sont des gens « ordinaires », de petites gens dans l'immensité d'un cosmos qui les dépasse tout en les emportant, et qui se raccrochent à cette culture artistique « de masse » qui est la seule qu’ils connaissent parce que, malgré tout, "c'est beau !"
Malick, ce n’est pas du cinéma « réaliste », mais un poème lyrique et simple, une construction, savante elle, juste pour que ne soit pas oubliée la place de l’homme dans l’univers, au-delà des illusions et des contingences.

Le poète Chr. Dotremont, Ostende, Belgique, 1959 ; photo ©Serge Vandercam
10:07 Publié dans cinémas, musiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : christian dotremont, colin farrell, hunter mc cracken, james caviezel, jean-sébastien bach, jessica chastain, richard gere, sean penn, brad pitt, smetana
03 novembre 2011
patrick dewaere
Enfant, j'avais regardé avec émerveillement un certain feuilleton à la télévision ; il avait été diffusé pendant les vacances de Noël, tous les soirs, vers 17h. J'étais tombé "amoureux" de son héros, aux cheveux blonds et ondulés, je voulais lui "ressembler" et je me rappelle m'être précipité, plusieurs fois, dès la fin de l'épisode, dans la cuisine, pour me regarder dans le miroir accroché au-dessus de l'évier, désireux de me comparer à "mon" héros, d'essayer de voir si je pourrais lui ressembler. Son souvenir ne me quitta pas, malgré les années... Jusqu'à ce que je réussisse, en consultant un annuaire du cinéma, à retrouver le titre du feuilleton : Jean de la Tour Miracle, et puis, bien évidemment, le nom de l’acteur qui en était le héros éponyme : Patrick Dewaere.
Cimetière d'Ixelles, Bruxelles, Belgique ; photo @gab
Patrick Dewaere... Jamais je n'avais fait le rapprochement entre le garçon blond de mon enfance et l'excellent acteur que j'avais admiré plus tard dans de multiples films dont Hôtel des Amériques avec Catherine Deneuve jusqu'à ce que j'apprenne son suicide, un jour d'été. Me suis même demandé s'il n'y avait pas erreur, si le garçon n'était pas, en fait, un acteur de second plan que mon "amour" avait fait passer au premier ! Alors je guettais dans les magasins, dans les magazines, l'éventuelle sortie en DVD du feuilleton pour enfin en avoir le cœur net. Et l’an dernier, ledit DVD a été édité et placé au rayon "rétro" des supermarchés "culturels". Sur la couverture, Ludmila Mikaël et Patrick Dewaere, un Patrick que je "reconnais", qui est, en plus jeune, celui que j'ai vu plus tard sur les écrans, mais qui ne "coïncide" pas avec le souvenir de mon enfance. Alors, très vite, ai regardé les premiers épisodes de cette épopée de cape et d'épée, tirée d'un roman du Comte de Gobineau, Le Prisonnier chanceux pour essayer de comprendre ce qui s'était passé avec ma mémoire... L'histoire se déroule pendant les Guerres de Religion qui opposèrent au XVIe siècle, Catholiques et Huguenots, guerres traitées ici avec simplicité sinon simplisme. Les personnages n'ont aucune épaisseur psychologique, les dialogues peuvent être intéressants, mais restent un peu "artificiels", toutes choses qui ne pouvaient pas m'avoir frappé lorsque je n'étais qu'un gamin. Et puis, c'est en noir & blanc, alors que j'étais persuadé me souvenir des boucles d'or du héros... Un héros que j'ai "reconnu" par instants, à l'occasion de certains mouvements de sa tête, de la caméra, lors d'une scène, lorsque, par exemple, il a un bandeau sur les yeux, et que cela m'avait marqué à l'époque. Mais, ce qui "pollue" mon émotion, c'est de SAVOIR qu'il s'agit de Patrick Dewaere ! Il serait resté inconnu, je pense que je me serais délecté de le revoir, de me replonger ainsi dans mon enfance alors que là, sans arrêt, je "voyais" l'acteur futur, ses mimiques, le timbre ou les nuances en devenir de sa voix. Je croyais retrouver un désir innocent, je découvrais une autre sensation, celle de revoir un garçon, si jeune, si charmant et si doué qu'il ne pouvait qu'être heureux en sachant que, peu d'années après, la souffrance qui l'habitait allait le foudroyer.
18:27 Publié dans cinémas, enfance | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : catherine deneuve, gobineau, ludmila mikaël

