09 août 2011

abdelhafid 2

[suite de abdelhafid 1...]

Sidi Moumen était l’un de ces villages sans intérêt particulier, quelques vieilles bâtisses en torchis et puis un fouillis de constructions neuves, cubes de parpaings jamais achevés avec sur les terrasses, des fils qui reliaient les montées de ferrailles de béton et qui, dès que l'eau arrivait, étaient surchargés peu après de linge séchant. Le salpêtre, souvent, sapait les bases des constructions, et on avait planté quelques épineux, des figuiers de barbarie pour délimiter un semblant de propriété, qui servaient de refuge à des nuées de sacs en plastique bleu ou noir, selon les arrivages, comme la version "contemporaine" et triviale des arbres sacrés couverts d'ex-voto constitués de fils de laine noués puis de bandes de plastique multicolore qui blanchissaient au soleil. Et, dès qu'il pleuvait, les ruelles se transformaient en un bourbier presque rouge emportant vers la vallée, vers l'oued, le peu de terre arable qui s'accrochait encore à la roche partout affleurante.

A la mosquée, immense hangar ressemblant plus à un garage qu'à un lieu où aurait pu souffler l'esprit, j'avais écouté un vendredi une récitation du Coran si étonnante que le béton et les parpaings avaient disparu, que l'humidité s'était dissipée, et la beauté avait fait son entrée dans l'édifice alors que, par les fenêtres, s'étendait à l'infini un paysage immense, jaune, desséché et d'une grande rigueur formelle. Le très jeune imam avait une diction très rythmée, très "moderne", et j'avais l'impression dans ce village glacial, au milieu des djellabas brunes m'entourant, ne comprenant pas bien l'arabe classique, d'entendre la sonate opus 111 de Beethoven, la dernière, la plus "jazzy" du compositeur.

algérie,coran

 Sur la route de Nedroma, Algérie ; photo ©gab

Je restais souvent quelques heures chez Abdelhafid, dans "sa" pièce, où il ne cessait de me parler de sa vie, de ses rêves, de ce qu'il pensait de la politique, de la religion, sachant qu'à moi, il pouvait tout dire. Et puis  un jour, au début d'un été, il est venu me voir pour me dire adieu : il allait "bientôt" partir en la Syrie pour trois années de formation militaire. « Et pourquoi ? - C'est comme ça ! je ne peux pas faire autrement, dans un sens... - C'est ton père qui t'y oblige ? - Non, ce n'est pas ça, mais il est responsable... ». Et très vite, il retrouva son sourire éclatant et voulut voir sur une carte où se trouvait la Syrie par rapport à l'Algérie. Cachant mon désarroi de le voir ainsi s'engager dans une voie que j'aurais été le dernier à lui conseiller, je lui sortis une carte, des livres et évoquais alors la possibilité d'aller le voir et de visiter ce pays avec lui. Une légère euphorie pendant une heure, pour un voyage. Et puis, il est parti.

Mais pas pour la Syrie, pas encore ! Pendant un ou deux ans, il devait suivre une formation en Algérie, puis en France, à Mont-de-Marsan. Je reçus régulièrement des lettres décrivant la dureté de sa vie de militaire, mais également le plaisir d'avoir un peu d'argent qui lui permettait de s'octroyer quelques menus plaisirs.

Après une Toussaint, alors que j'étais revenu de France et que je le pensais sur le chemin, enfin, de Damas, Naïmi, le fils du marchand de pièces détachées pour automobiles, et son plus proche ami, vint me trouver et m'apprit ce qui s'était passé. Alors, ce que m'a raconté Naïmi, si Abdelhafid avait eu le temps de me l'écrire, avec son style, ses manières, comme il m'avait promis de le faire, cela aurait pu donner ce que je vais écrire bientôt...  

[à suivre...]

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