28 juillet 2011

théodore monod

A propos du dernier défilé du 14 juillet, Eva Joly, née à Oslo, en Norvège, député européenne Europe-Ecologie et candidate au nom de cette formation à la prochaine élection présidentielle française, a déclaré ceci : «J’ai rêvé que nous puissions remplacer ce défilé (militaire) par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, où nous verrions les étudiants, où nous verrions aussi les seniors défiler dans le bonheur d’être ensemble, de fêter les valeurs qui nous réunissent.»

M. François Fillon, né au Mans et Premier ministre du gouvernement de la France, lui a répondu avec une vivacité toute patriotique : «Je pense que cette dame n’a pas une culture très ancienne des traditions françaises, des valeurs françaises, de l’histoire française». Jean-Pierre Chevènement, né, pour sa part, à Belfort, lui a immédiatement apporté son soutien en déclarant à propos de Mme Joly que «La nature de la France lui échappe sans doute. Peut-être lui faut-il encore un peu d'accoutumance.»

M. Francis Bourgeois-Baker, lecteur du journal Le Monde, a, pour sa part, retrouvé, et je l'en remercie, ces quelques mots de Théodore Monod, écrits pour justifier son refus d'assister au défilé du 14 juillet 1988 auquel il avait été invité par François Mitterrand : "Je continue à nourrir le vivant espoir que le jour viendra où la fête nationale ne sera plus seulement militaire et verra défiler aussi les bûcherons, les cheminots, les mineurs, les instituteurs, les infirmiers et plus uniquement les hommes de  guerre ".

Théodore Monod, né à Rouen, avait 86 ans lorsqu'il a décliné l'offre de l'ancien Président de la République. Je ne sais pas si, aux yeux de M. Fillon, il avait une «culture très ancienne [...] de l'histoire française», mais au moins, il avait une éthique, une morale, un sens des combats qu'il estimait justes contre tout ce qui dégrade l'homme et son milieu. 

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route d'el-Oued, Algérie ; photo ©gab

Ai relevé, pour ma part, dans son Méharées, recueil de souvenirs paru peu après le refus sus-cité, un paragraphe, repris d'un article datant de 1931, et qui m'a semblé intéressant :  Au lieu de chercher dans la prohibition islamique [du vin] prétextes à plaisanteries plus ou moins spirituelles, au lieu de nous réjouir publiquement, avec une presse vendue à la cause du vin "national", des progrès de la consommation des boissons fermentées (c'est-à-dire en français, de l'alcool et de l'alcoolisme) en pays musulman, sachons admirer un grand exemple et renonçons au fallacieux espoir que la vue d'un sous-officier ivre soit toujours de nature à rehausser, aux yeux de l'indigène saharien, le prestige du "chrétien" et du "civilisé".

Je crois qu'il était de mon devoir de signaler ce passage à l'attention de M. Fillon (et, accessoirement à M. Chevènement) car, déjà à cette époque, Théodore Monod, futur membre français de l'Académie des sciences et de l'Institut, y témoignait d'une absolue méconnaissance de ce que sont les «traditions françaises».   

20 juillet 2011

chahrazad

Quelques jours avant la saint Valentin il y a plus de quatre ans, un Pakistanais, Mushtaq Amer Butt, âgé de 28 ans, a été condamné à 20 ans de prison pour avoir tenté de tuer Chahrazad, jeune fille d'origine marocaine, qu'il aimait, et qui lui avait refusé le mariage. Il avait mis le feu à l'essence dont il l'avait aspergée, un matin, rue du 11 novembre, à Neuilly-sur-Marne. Puis s'était enfui au Pakistan, avant de revenir en France et de se rendre à la justice. Quelle aubaine pour la presse populaire que cette affaire : une jeune fille au prénom de Mille et Une Nuits, avec tout l'imaginaire que cela induit et un type venu du Pakistan, vous savez de ce pays empli d'islamistes et couvert de medersas où on entraîne des enfants à devenir des terroristes ! Les deux familles, bien évidemment, refusaient ce mariage, mais, entre deux "représentants" de la société musulmane, une Marocaine et un Pakistanais, le choix a été vite fait par les médias. Si le garçon avait été français, il y aurait eu de fortes chances que les parents, marocains, le refusent également, et on aurait pu alors s'étendre sur les mariages (ou les non-mariages) forcés... Il semble que les deux jeunes gens aient eu l'intention d'unir leur vie, et puis que, finalement, Chahrazad se soit séparée de lui. Son nouveau petit ami était, lui, marocain, ce qui avait tout pour satisfaire sa famille à elle, l'honneur et la stabilité de la « tribu » étant ainsi préservés. La religion n'a, en effet, pas grand-chose à voir dans ce genre d'histoires où c'est un autre aspect culturel qui est privilégié : celui de la transmission d'une histoire commune, celui d'une communauté préservée dans un monde stable et qui ne changerait jamais.

 

Ce drame me rappelle ce qui s'est passé à Vilnius, au cours de l'été 2003 lorsque Bertrand Cantat tua dans sa chambre d'hôtel sa compagne Marie Trintignant au cours d'une violente dispute. Les associations, de "SOS -Femmes battues" à "Ni putes ni soumises", se mobilisèrent, mettant en avant les mauvais traitements infligés aux femmes et la nécessité de lutter contre, ce qui ne peut être que louable, mais oubliant toute la dimension psychologique de ce qui s'était passé, voulant oublier que l’amour est ainsi fait de bonheurs et de douleurs, et également de souffrances. La littérature, depuis toujours, et bien mieux que n'importe quelle étude sociologique, a bien souvent mis en scène ces rapports humains faits de drames et de violence. Mais dans une société qui ne lit plus beaucoup, on préfère s’en remettre à des « experts » dont la profondeur des analyses ne dépasse pas, bien souvent, celle des entendues au Café du Commerce. Ces dernières restaient circonscrites au zinc au-dessus duquel elles étaient administrées et n'avaient nulle prétention, alors qu'aujourd'hui, leur diffusion télévisuelle les fait passer pour vérités quasi-absolues. Et, sans elle, on peut se demander si les jurés auraient décidé autre chose que de suivre à la lettre le réquisitoire du procureur général demandant 20 ans de prison pour le jeune Pakistanais coupable de tentative d'homicide. On peut se demander également ce qui se serait passé s'il s'était agi d'un Français, ou bien si deux hommes ou de deux femmes avaient été concernés, ou bien encore si le jury n'avait pas été composé, comme ce fut le cas cette fois, d'une majorité de femmes.

Je suis allé bien souvent au Maroc, pendant des années, entre autres pour des raisons familiales,  et ai rencontré nombre de Marocains, appris mille histoires d'amours gaies ou tristes. J'ai traversé le Pakistan pendant de longues semaines, il y a quelques années, alors que le site Internet du Ministère français des Affaires Etrangères déconseillait fortement à ses ressortissants d'y aller « pour des raisons de sécurité », et en ai gardé quelques amitiés ainsi que quelques autres histoires. Et puis, ai habité une quinzaine d'années environ à Neuilly-sur-Marne, dans une maison située à l'angle de deux rues : un chemin passant jadis parmi des vignes et... la rue du 11 novembre, bordée, elle, de pavillons construits à l'époque du Front Populaire et destinés à loger des familles modestes.


Cette rue, retrouvée il y a quelques semaines, je l'ai arpentée toute mon enfance, quatre fois par jour, pour aller à l'école et en revenir, une école qui se trouvait un peu en dehors de la ville, et souvent, je « coupais » par les champs de thym lorsqu'il n'avait pas plu. Cela fait bien longtemps que les cultures ont disparu, des immeubles faits de multiples barres et tours les ont remplacées, et le centre-ville a été balafré par le creusement d'une voie rapide qui l'a définitivement défiguré. Neuilly-sur-Marne a alors perdu son âme comme de très nombreuses villes de la banlieue parisienne au cours des années 70 et les guinguettes du bord de la rivière ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles furent. Un couple de Portugais en a ouvert une, une « fausse », avec bal tous les samedis après-midi où quelques dansent et jouent au temps passé. J’y ai donc déjeuné il y a peu, cherchant à retrouver, derrière le décor en toc, le souvenir des javas de  mon père, casquette en arrière et cigarette au bec. Mais nous étions loin de 1936 et de La Belle équipe de Julien Duvivier.  

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       Boucherie chevaline, Neuilly-sur-Marne, Seine-Saint-Denis ; photo ©gab

 

Quelques copains au chômage, dont un Catalan sans-papiers, gagnent à la loterie et décident alors de transformer un vieux lavoir en guinguette, justement. Et ce sont les « beaux dimanches au bord de l'eau » chantés par Jean Gabin... Las, Gina, l'ex-épouse de Charles, pute mais pas soumise, réapparaît, et fait du gringue à Jean. La jalousie naît entre les deux hommes puis une rivalité implacable. Jean (Gabin) va se ruer sur Charles (Vanel) et le tuer.  « La belle équipe » a sombré à jamais, et le drame est définitif sur les berges ombragées qui bordent la Marne...

... comme le sont les remords et la peine de prison de Mushtaq, ainsi que les terribles brûlures qui lacèrent à jamais le visage ravagé de Chahrazad.

 

 

06 juillet 2011

jörg müller

J'ai retrouvé il y a quelques mois dans ma bibliothèque un livre ainsi qu'un article que j'avais écrit il y a plus de trente ans, pour une revue étudiante. C'était une "Lettre de Cologne" et le livre en question en avait été le prétexte. Il s'agissait de "Alle Jahre wieder saust der Presslufthammer nieder, oder Die Veränderung der Landschaft" ("La ronde annuelle des marteaux-piqueurs ou La mutation d'un paysage"), oeuvre d'un dessinateur suisse, Jörg Müller, qui montrait comment, du mercredi 6 mai 1953 au jeudi 3 octobre 1972,  un paysage bucolique constitué d'un petit village blotti entre quelques collines, se transformait, d'année en année, de page en page, en un terrifiant espace pavillonnaire coincé entre zones commerciales et bretelles doublées de ceintures autoroutières, le tout balafré de panneaux publicitaires aux couleurs aussi criardes que laides.

A relire ma Lettre, écrite, en effet, à Cologne, je me dis qu'elle aurait pu être - à deux ou trois détails près - écrite aujourd'hui :  

Lettre de Cologne

Dans le petit matin de novembre, la cathédrale immobile. Les boutiques ouvrent. Un oeuf à la coque sur la table du café. Petit déjeuner. Et un livre d'images, celui de Jörg Müller. Sur la mort de la beauté. La beauté est née quelque part au bord de l'eau parmi les pêcheurs, les fleurs ; elle meurt chaque jour sous les dalles de bitume, dans les vapeurs nocives, piétinée par l'homme.

Et Cologne se précipite dans les salles de concerts. Les concerts Schnabel/Cage sont gratuits, il faut débourser entre 40 et 60 FF pour assister à Eugène Onéguine de Tchaïkovski. C'est de l'art sans contestation, de l'art reconnu, une valeur sûre.

Et les étudiants dans les tavernes de la Vieille Ville. Et les amateurs d'art devant les Dürer, les Rembrandt des musées, laissant vides les salles où règnent les déchets de Spoerri, les mains en plastique d'Arman, les bouteilles de Coca-Cola entassées. Personne ne visite cela, personne ne veut retrouver la désolation de son propre univers.

L'Univers... STERN, magazine à fort tirage, annonce, graphiques à l'appui, les dérèglements de notre planète, l'épaississement de notre calotte glaciaire, la marche du désert.

Le progrès a inventé l'avion qui nous réveille. Le progrès a inventé le somnifère qui nous endort.

Cologne. Dans le petit matin de novembre, la CATHEDRALE.

Si l'Art est encore synonyme de Beauté, il est mort. S'il est devenu autre chose, rien ne l'empêche de vivre, mais est-ce encore de l'Art ? Si nous mettons sous le terme "Civilisation", les critères traditionnels qui la définissent, elle meurt. Si elle est devenue autre chose, rien ne l'empêche d'exister encore, mais est-ce possible ?

La CIVILISATION est - n'est que - CREATION.

 

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Avenue du Léman, Lausanne, Suissephoto  ©gab

 

 

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