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notes-passagères

  • robert linhart

    Il est d’usage, depuis quelques années, qu’à l’occasion d’élections nationales, on veuille mettre dans le même sac extrême-droite et extrême-gauche, les extrêmes, n’est-ce pas, se rejoignant ! Avec l’argument imparable que ces deux mouvances ont produit, chacune, de monstrueux dictateurs ! Hitler était d'extrême-droite, Staline, d'extrême-gauche. Et voilà, le tour est joué ! Mais on fait mine d’oublier qu’un apprenti-dictateur sera d’extrême-droite ou d’extrême gauche selon la situation historique du moment dans la région du monde où il veut exercer sa domination. On peut ainsi placer Pinochet à l’extrême-droite et Castro à l’extrême-gauche, c'est facile à défaut d'être pertinent.Quant à la foule des Mobutu, Kadhafi, et autres Bongo, comme on ne sait pas dans quel "camp" les placer, on ne les appelle jamais à la rescousse de la démonstration.

    Non, Monsieur Copé - et je cite votre nom, car, entre deux pains au chocolat, vous êtes un des hérauts de cette "vérité" autoproclamée -, extrême-droite et extrême-gauche, ce n'est pas la même chose. Et je vais essayer de vous le prouver en faisant appel à la littérature, mot qui, je suppose, doit être pour vous, du domaine de l'extrême-inconnu.

    En vous proposant deux extraits de « journaux » destinés à la publication, l’un de Renaud Camus qui, dans Septembre absolu, son journal de l'année 2011, note, de passage à Brescia, quelques-unes de ses impressions, et l'autre de Robert Linhart, qui, dans L’Etabli, raconte son année de travail à l’usine Citroën de Choisy en 1969, on comprend immédiatement qu’existe une différence fondamentale dans la nature du regard que l'on porte sur l’autre, l’étranger en l’occurrence, arabe et/ou musulman de préférence. Les deux écrivains sont des intellectuels, cultivés, de la même génération, et même si plus de quarante années séparent la rédaction des deux textes, le second reste, dans son esprit, d’une brûlante actualité. Qu'ensuite, un dictateur utilise les pensées de l'un ou de l'autre, pour mener sa funeste autorité, quoi, hélas, de plus... humain. Mais les moteurs qu'il mettra en branle ne sont pas de même nature même si le résultat, à terme, est aussi terrifiant.     

    Renaud Camus : Le grand remplacement paraît bien avancé ici (Brescia) aussi - plutôt plus qu'ailleurs. Les Remplaçants sont encore un peu à la marge, à la marge des esplanades, des terrasses de café, des lieux traditionnels de rassemblement. Ils s'assoient sur les murettes du pourtour des places, ils se tiennent tranquillement sur le bord de tout, de plus en plus nombreux, attendant leur heure comme les oiseaux dans le film de Hitchcock. Les plus déprimants à mes yeux sont les autochtones convertis, dont on voit beaucoup d'exemples des deux sexes. Dans la meilleure tradition néophyte, ils redoublent de signes d'appartenance: femmes voilées, garçons barbus à calotte. De plus en plus à la mode pour les uns comme pour les autres est la longue tunique tombant jusqu'aux babouches, et boutonnée devant.

    Il faut vraiment que les peuples, l'italien comme les autres, soient totalement hébétés par l'idéologie post-antifasciste, post-antinazie, antiraciste, pour supporter sans aucune réaction ce qui leur arrive.

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    sur le bateau entre la France et l'Algérie ; photo ©gab

    Eric Linhart : Vertigineux tourbillon de nations, de cultures, de sociétés détruites, éclatées, ravagées, que la misère et l'extension mondiale du capitalisme jettent, en miettes, dans les multiples canaux de drainage de la force de travail. Camarades turcs, yougoslaves, algériens, marocains, espagnols, portugais, sénégalais, je n'ai connu que des bribes de votre histoire. Qui pourra jamais la raconter en son entier, cette longue marche qui vous a un à un happés vers le travail d'OS, ou de manœuvre, les vampires recruteurs de main-d'œuvre, les laquais des multinationales venus écumer la misère des plus lointains villages, les bureaucrates et les trafiquants d'autorisations en tous genres, les passeurs et les trafics de papiers, les bateaux surchargés, les camions brinquebalants, les cols passés à l'aube frileuse et l'angoisse des frontières, les négriers et les marchands de sommeil.

    Même si je ne suis pas d'extrême-gauche, et ce pour mille raisons, je ne peux que me sentir bien plus proche de l'un que de l'autre de ces deux textes, peut-être parce que je voyage autrement que R. Camus, et que j'ai rencontré, de ci de là, quelques-unes des victimes évoquées par E. Linhart, peut-être également parce que je sais que la France ou l'Europe "éternelles" n'ont jamais existé. Elles ne sont que, pétrifiés, les souvenirs de notre enfance, lorsque le monde nous semblait immobile.

    Je ne suis ni "bobo parisien", ni "naïf tiers-mondialiste" plus ou moins  stupide, juste l'habitant d'une planète ronde sur laquelle sans cesse les hommes se sont promenés, de force ou de gré, parce que c'était ainsi !

  • thomas edward lawrence

    Thomas Edward Lawrence n’existe pas. Seul son double, Lawrence d’Arabie, traverse les générations depuis qu’en 1962, Peter O’Toole l’incarna au cinéma dans un film de David Lean. Les historiens, les archéologues, les psychologues pourront dire tout ce qu’ils voudront, émettre toutes les réserves du monde, ils ne pourront rien contre la légende qui est née à ce moment-là, et qui fera de l’agent anglais un chevalier des temps modernes. Il est devenu ce héros blond et beau au service de la justice dans un désert vaste, cruel et magnifique, au milieu d’hommes bruns et voilés, parce qu’il était resté seul.

    Homme seul, dans un sens, dès sa naissance puisque enfant illégitime, seul dans ses actions, auteur d’un livre au titre splendide, Les Sept piliers de la sagesse, seul dans la trahison, seul dans la mort quand, à 46 ans, au volant de sa moto, il préféra se jeter hors de la route plutôt que de percuter les deux enfants qui s’y étaient aventurés.

    Ce qui est extraordinaire avec Lawrence, c’est que sa vie réelle est plus étonnante que le film et que la lecture de l’imposante biographie de Jérémy Wilson, sortie il y a presque vingt ans, nous apprend que son ouvrage sur « sa » guerre au Proche-Orient n’est pas, comme on l’a souvent dit, un tissu de contre-vérités, de re-créations pour se mettre en valeur, bref , l’œuvre d’un mégalomane doublé d’un mythomane, mais un formidable document historique.

    Dès qu’éclate la Première Guerre mondiale, dès que les Turcs s’allient aux Allemands, Lawrence s’engage dans l’armée britannique. Le voilà agent de renseignements en Egypte, amusé par le jeu subtil et dangereux des alliances de circonstances, la France et l’Angleterre étant, en Europe, alliées, mais ennemis au Proche-Orient où chacune attend l’effondrement de l’Empire ottoman pour s’en partager les dépouilles.

    L’ « Hercule de poche », comme il se définissait lui-même, va essayer de favoriser son pays, aidé en cela par son dédain pour l’Hexagone. Son anticonformisme agace, mais séduit. Il devient vite indispensable. En 1916 commence l’épopée qui va le rendre célèbre : prenant fait et cause pour les Arabes, il s’implique corps et âme dans sa grande entreprise : créer une nation arabe libre et indépendante. Mais rapidement il se rend compte que le gouvernement qu’il sert se joue de lui, ayant promis une indépendance à laquelle il ne songe pas. Il éprouve alors un sentiment de déloyauté envers les Arabes, sachant qu’il les trahit tout en les aidant à se débarrasser de l’occupation turque. C’est l’apprentissage de la douleur, physique et morale, celle qui sera racontée, plus tard, dans Les Sept piliers...

     

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    A l'emplacement exact d'un des camps de Lawrence dans le Wadi Rum, Jordanie ; photo ©gab

    Conscient de jouer deux rôles à la fois, il devient au fond de sa tête comme dans le moindre de ses détails vestimentaires, un héros. Vêtu à l’arabe, mais pas en bédouin, en aristocrate, il a voulu se donner une place déterminée dans cette société traditionnelle hiérarchisée, n’esquivant aucun combat, aucune souffrance, comme celle d’achever l’ami blessé afin qu’il ne tombe pas aux mains de l’ennemi.

    En 1918, l’épopée est achevée.

    En 1935, il se tue au volant de sa moto. T.E. Lawrence est mort. Lawrence d’Arabie commence doucement à  émerger. Tout d’abord comme un imposteur un peu fou, un peu dangereux. Puis, dès la sortie du film, comme le héros romantique dont la seconde moitié du XXe siècle avait besoin.
    Que serait-il devenu pour la postérité sans les yeux bleus de Peter O’Toole, nul en le sait. Que serait devenu Peter O’Toole s’il n’avait pas interprété un rôle qui, à l'origine, ne lui était pas destiné ? Peut-être « rien du tout », peut-être un acteur qui aurait réussi à devenir autre chose qu’un Lawrence d’Arabie ad vitam aeternam, resté, quels que furent ses rôles postérieurs,  le symbole de l’esprit chevaleresque en burnous et turban éclatant de blancheur, au crépuscule du siècle le plus exterminateur de l’Histoire.  Peter O’Toole est mort en cette fin d’année 2013, et la musique de Maurice Jarre, indissociable du film, a accompagné tous les hommages à l’acteur, à jamais d’Arabie.

  • franz lehár

    Nouveau petit questionnaire, proposé il y a peu par la revue TRANSFUGE, et qui permet, une fois encore, de réfléchir à son puzzle personnel. L'occasion, également, de parler de quelques-unes de mes « détestations » parfois passagères, jamais méchantes, car j'en suis bien incapable.  

    Quel est le livre que vous n’emporteriez jamais sur une île déserte ?

    N'importe lequel des livres de Jean-Christophe-Ruffin-de-l’Académie-française (à part peut-être L’Abyssin, mais je ne sais si c’est d’avoir vécu en Egypte qui est à l’origine de cette mansuétude), tellement ils sont mièvres, cousus de  fil blanc, prévisibles et sans style. Je me souviens, à la suite d’un voyage au Brésil, avoir eu la faiblesse d'acheter Rouge Brésil en me disant que, peut-être… Dès la première page, je sus que je ne le finirais pas, ayant tant et tant d’autres livres, des « vrais », à lire.

     

    A quel livre ressemble votre vie en ce moment ?

    Je pourrais dire Les Illusions perdues, mais j'ai l'impression que c'est LE livre de ma vie toute entière ! 

     

    Quel classique n’avez-vous jamais lu ou vu ?

    Ils sont tellement nombreux ! Les Mémoires d’Outre-tombe, par exemple, dont je me souviens avoir étudié quelques passages lors de mes années lycéennes, d’avoir alors été fasciné par la beauté du style, et puis…

     

    Quel compliment récent vous a fait le moins plaisir ?

    « Vos photos, on dirait que ce sont des photos argentiques ! ». Normal, ce SONT des photos argentiques !

     

    A qui ne s’adresse pas votre travail du moment ?

    A tous les visiteurs que j’ai pu rencontrer il y a peu à Luang Prabang, au Laos, dans la salle où étaient exposées mes photographies, j’ai demandé quelles étaient les deux images qu’ils préféraient. Il y eut deux ou trois images très souvent citées, et d’autres jamais. Et leurs choix ne coïncidaient pas nécessairement avec les miens. En fait, tout ou partie de mon travail s’adresse à certaines personnes, pas à d’autres. Cela dépend de la sensibilité des spectateurs, de leur état d’esprit au moment où ils regardent mes travaux, de leur histoire et de leur culture personnelles. 

     

    Ce qui vous plaît le moins dans votre activité ?

    Attendre les réponses pour des projets en cours. Et, pire que cela, attendre en vain une réponse (a priori négative donc) qui ne viendra jamais, signe du mépris qui m'est témoigné par un quelconque « administratif » pour qui perdre son temps à m'écrire ou à me téléphoner est inutile.

     

    Quel écrivain n’inviteriez-vous pas à dîner ?

    Richard Millet, même si je lui reconnais d'évidentes qualités littéraires, même si pour moi, il est le plus grand écrivain « corrézien », bien plus que tous ceux réunis dans « L'Ecole de Brive ». Mais j'aurais bien trop peur qu'il ne sente sur moi les effluves si « cosmopolites » répandues dans les rames de métro que j'emprunte quotidiennement lorsque je suis à Paris. 

     

    Le réalisateur que tout le monde aime et que vous n'aimez pas ?

    Il y en a plusieurs...  J'en citerais deux : Alain Resnais et Woody Allen. Je n'y arrive pas ! Je ne dis pas qu'ils sont insignifiants, mais je reste totalement insensible à une bonne partie de leur oeuvre.

     

    L’expression qui vous énerve le plus ?

    « L’inversion de la courbe du chômage », une courbe, par définition, ne pouvant pas s’inverser ! Ce n’est qu’un exemple parmi toutes les stupidités qui peuplent les discours médiatiques. Une autre également, qui me vient à l'esprit : « l’Etat hébreu » employé à tout bout de champ pour désigner Israël (et surtout, à l'écrit, ne pas oublier de mettre un « » à la fin de « hébreu », c'est plus tendance !). C’est comme si on appelait sans cesse les lambeaux de Palestine  « les Territoires philistins occupés » ou le Liban « l'Etat phénicien » !

     

    A qui vous a-t-on dit que vous ressembliez, et que vous n’aimez pas ?

    Plusieurs fois, on m’a dit que j’avais des faux-airs à P. Poivre-d ’Arvor, et j’avoue que, sans avoir jamais rencontré cette personne, je n’ai pas spécialement d’affinité avec ce que je crois savoir de lui à travers les médias. Mais je ne peux pas dire que je ne l’aime pas…

     

    Ce que vous avez fait et que vous aimez le moins ?

    Le travail dit « alimentaire » : par exemple, l'exposition dans un lieu improbable, mais correctement rémunérée, car décidée par un quelconque organisme en fin d'année civile pour des raisons n'ayant strictement rien à voir avec l'éventuelle qualité de mes photographies, juste parce qu'il faut dépenser ce qui reste d'une subvention. Me sens à ce moment-là, pris au piège.

     

    L’artiste que vous aimiez et que vous détestez maintenant ?

    Si j’emploie le mot « artiste » à propos d’un créateur, il m’est impossible de le « détester ». Disons plutôt qu’il peut m'avoir, fort subjectivement, déçu. Il y a tout d'abord ceux que j’aimais enfant ou adolescent et qu'avec les années, en les comparant à d’autres également, j'ai délaissés, les trouvant moins dignes de mon admiration. Dans des domaines  bien différents : Boris Vian, René Magritte ou même Saint-John Perse dont le vocabulaire me semble désormais, parfois, un peu clinquant. Mais je ne les déteste pas !

    Et puis il y a ceux dont je suis la création depuis longtemps et dont je m’aperçois, peu à peu, qu’ils ne font plus, à mes yeux, que se répéter, sont devenus comme des « fonctionnaires » de l’art. J’ai un peu honte de citer JMG Le Clézio, Daniel Buren ou bien encore Philip Glass. 

     

    Mais il reste ceux que j'ai toujours continuer d'aimer, pour des raisons qui ont évolué au cours de ma vie comme au cours de la leur : disparus comme Blaise Cendrars ou Benjamin Britten, bien vivants comme Léonard Cohen ou Pierre Alechinsky... 

    Et puis, j'y pense à l'instant, il y a ce disque 33 tours ODEON qui appartenait à ma mère, que j'ai racheté bien plus tard en CD (mais ai gardé "l'original" pour le souvenir, et puis sa qualité...), que je me suis ensuite procuré dans sa version originale, en allemand : Le Pays du sourire, une opérette du compositeur austro-hongrois Franz Lehár, avec le ténor Michel Dens dans le rôle du prince Su-Chong... L'histoire me bouleversait lorsque j'avais dix ans, elle me bouleverse toujours autant : celle d'une comtesse autrichienne tombant amoureuse d'un prince chinois qu'elle épouse et avec qui elle va aller vivre. Mais les cultures sont trop différentes et elle le quittera pour retourner vivre en Europe parmi les siens. Exotisme certes à la mode au début du XXe siècle en Occident, mais éternel questionnement - le mien - sur notre place "ailleurs", en Chine ou en tout autre lieu. Sur le regard que Chinois ou habitants de tout autre lieu portent sur nous, sur la place qu'ils imaginent devoir être la nôtre parmi eux. Sur soi en exil, volontaire ou non. Opérette douce-amère certes, aux sentiments et musique de pacotille diront certains, mais d'une profondeur qui ne m'a jamais quitté.

     

     

          extrait du Pays du Sourire, avec Michel Dens